Critique de "L'espion utile" de William Boyd : "Il est heureux de vivre cet étrange entre-deux"
Dans l’épatant roman “L’espion utile”, William Boyd nous offre de nouvelles tribulations de Gabriel Dax, espion malgré lui.

- Publié le 07-11-2026 à 12h07

L’écrivain anglais, 74 ans, nous avait plongé avec Gabriel’s Moon dans la guerre froide et les années 60. Son anti-héros était Gabriel Dax, un jeune écrivain qui raconte ses voyages et rencontre un certain succès. Mais, bien malgré lui, il est embarqué par le MI6 (services secrets anglais) et la séduisante espionne Faith Green dans une affaire trouble où on lui fait jouer le rôle de l’idiot utile. Le roman débutait avec l’assassinat de Lumumba.
Dans L’espion utile (qu’on peut lire indépendamment de Gabriel’s Moon), Gabriel Dax est à nouveau embarqué malgré lui dans la géopolitique des années 60 avec l’assassinat en 1963 d’un candidat à la présidence du Guatemala, un complot orchestré sans doute par la CIA, la mafia et l’United Fruit Company. Il est envoyé ensuite à Berlin où on craint un attentat contre Kennedy lors d’une visite où il prononcera son célèbre “Ich bin ein Berliner”, peu avant d’être assassiné à Dallas.
Boyd est passé maître dans l’écriture de romans jouissifs, avec des histoires très cinématographiques qui nous plongent au sein des passions humaines. En réalité, tous les livres de Boyd parlent de l’existence humaine avec des héros jamais héroïques, mais faits de chairs parfois trop faibles et d’esprits souvent trop embués, ballottés par les hasards. C’est leur humanité qui fait tout le charme et la puissance des romans de Boyd.
Gabriel Dax devient-il un vrai espion ?
Il reste un espion malgré lui mais il prend conscience qu’il a un vrai talent d’espion, il est intelligent et il commence à se demander dans quel monde il est plongé. Dans le dernier tome de cette trilogie déjà sorti en anglais (Cold Sunset), Gabriel s’améliore encore en espion, mais il restera toujours un écrivain qui a une vie à part. Seulement la vie d’espion colonise peu à peu son monde. Il se rend compte qu’il peut se défendre. Il a déjà tué deux personnes. Il est un peu triste de perdre son innocence mais il n’a pas le choix.
Cette vie d’un jeune écrivain pendant les années 60 avec ses relations avec son éditeur, c’est un peu la vôtre, avec les problèmes de plagiat qui annoncent ceux aujourd’hui avec le recours à l’IA ?
Gabriel Dax habite à Chelsea à Londres, à côté de chez moi ! Le plagiat s’annonce de fait encore pire aujourd’hui que dans les années 60. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? On peut encore aujourd’hui reconnaître quand un roman est écrit par l’IA mais dans trois ou cinq ans pourra-t-on encore le voir ? La présence humaine reste cependant toujours très importante pour la littérature sérieuse. L’IA peut écrire un feuilleton, une fantaisie, ou un livre d’horreur mais pour écrire un vrai roman, littéraire, l’importance de la touche humaine reste toujours évidente. Je l’espère, du moins. En Angleterre, la société des auteurs a demandé que sur chaque livre figure un tampon indiquant que c’est écrit par un être humain.
Vous écrivez toujours vos romans au stylo ?
Oui, j’ai toujours des manuscrits, je suis un écrivain d’avant les ordinateurs. Tous mes contemporains, comme Julian Barnes, nous écrivons nos livres d’abord avec un stylo puis on le transfère sur un ordinateur. Mais on garde toujours nos manuscrits. Y a-t-il encore un écrivain de moins de 40 ans qui écrit à la main ? Ce sera triste s’ił n’y a plus de manuscrits car c’est dans ceux-ci qu’on peut voir le travail de l’écrivain, ses ratures, ses pensées, ses versions. Sur un ordinateur, on ne voit pas les efforts pour écrire un paragraphe. On peut aussi envoyer son personnage loin par l’imagination. Je n’ai jamais été au Guatemala. Mais je donne l’impression de connaître parfaitement les détails d’un pays. J’ai écrit déjà 20 romans, je sais comment faire.
Quelle est pour vous la joie de l’écrivain ?
C’est de pouvoir créer seul, être “one man band”, avec ses pensées, son stylo, du papier, sans une équipe, sans les producteurs, sans un orchestre, sans un théâtre et des acteurs. Nous, les romanciers nous avons un travail solitaire mais c’est ça qui est si attirant, on a alors un pouvoir unique.
Vous ajoutez à la trame du roman des détails comme le chat de Gabriel, les marques de ses voitures, les robes de Faith Green.
Je suis un romancier réaliste et je veux que le monde que je crée soit plausible, donc il faut que les détails, les textures, les petites observations de la vie quotidienne donnent un air de vérité à ce monde que je crée. Ce que Gabriel mange et boit, les vêtements que porte Faith, c’est très important pour donner de l’authenticité.
Il y a beaucoup de femmes dans le roman.
C’est délibéré car le roman d’espionnage est tellement masculin. Le monde de Gabriel est un peu dominé par les femmes qu’il connaît comme Faith Green, comme le docteur Haas, sa psychanalyste, et les autres. On comprend mieux aujourd’hui que dans le monde de l’espionnage des années 60 il y avait aussi des femmes importantes. Le personnage de Faith Green est basé sur une vraie espionne qui était fort impliquée dans les années 60, y compris dans l’assassinat de Lumumba, Daphne Park (1921-2010). Je l’ai rencontrée quand j’étais jeune enseignant à Oxford et qu’elle était principale d’un collège là-bas.
Pourquoi les écrivains anglais aiment tant l’espionnage ?
Depuis longtemps, les grands romanciers britanniques ont écrit aussi des romans d’espionnage depuis Kipling et son roman Kim fin du XIXe siècle. Puis ce furent Joseph Conrad, Somerset Maugham, Graham Greene, Antony Burgess, et bien d’autres jusqu’à John Banville. Pourquoi ? Car ce qui se vit dans le roman d’espionnage est très proche de la condition humaine : la trahison, la duplicité, les mensonges, les changements d’identité, quelque chose que tout le monde peut connaître mais qu’on ne retrouve pas dans d’autres genres, littéraires (polar, science-fiction, fantasy…). Chaque lecteur peut alors facilement comprendre la situation, car l’objectif est braqué sur les pensées que peut connaître. C’est une grande tradition qui n’existe pas en France, ni aux États-Unis.
Pourquoi vos deux romans avec Gabriel Dax commencent par des interviews de personnalités suivies de leurs assassinats et pourquoi revenir aux années 60 ?
Comme Gabriel est un écrivain, il peut être un camouflage très utile pour Faith Green car il peut rencontrer des gens qu’un vrai espion ou un diplomate ne peut pas voir. C’est sa vie d’écrivain qui guide malgré lui sa vie d’espion. Dans le troisième roman à paraître, il est envoyé à Los Angeles pour interviewer un vieux poète anglais qui a des informations secrètes sur les espions durant la Deuxième Guerre mondiale. Je me rappelle très bien les années 60 quand j’étais adolescent. Pour des romans d’espionnage, c’est gai de revenir à une époque où l’espionnage était analogique, sans la technologie actuelle. Il n’y avait pas de surveillance électronique. Si on voulait téléphoner, il fallait trouver une cabine. Tous ces détails sont plus intéressants quand le roman se passe il y a 60 ans. Mais ce monde-là est encore présent. Regardez Trump au Venezuela avec le kidnapping de Maduro, c’est très années 60. L’impérialisme américain qui veut changer des gouvernements ici et là. Avec l’United Fruit, on revisite dans les années 60, sa puissance et leur arrogance. On voit qu’avec Trump, pas grand-chose a changé depuis ces années-là.
Vous parlez parfaitement le français, quels écrivains francophones aimez-vous ?
En Grande-Bretagne ce sont toujours les grands romanciers du XIXe siècle qui nous fascinent avec aussi Camus et Sartre. Peu d’écrivains français sont traduits en anglais. Je viens d’acheter un livre d’Emmanuel Carrère. Mais même moi, je suis peu la littérature française actuelle même si j’ai écrit un roman autour de Jean-Jacques Rousseau (Les nouvelles confessions) et même si mon prochain roman portera sur la vie de Stendhal, un personnage qui me fascine, soldat, écrivain, diplomate, amoureux de tant de femmes, tellement moderne, avec un esprit quasi du XXIe sicle. Stendhal était toujours à la frontière de mes livres. Stendhal avait prédit qu’il serait encore lu au XXe siècle. Mais – je vous donne ce scoop — mon éditeur vient aussi de me commander trois romans supplémentaires avec Gabriel Dax. Car cette trilogie de Gabriel Dax a connu un grand succès, les gens aiment Gabriel et voudraient connaître la suite de sa vie. Je serai bien occupé.
"L’espion utile" | Roman | William Boyd traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Isabelle Perrin, Seuil, 329 pp., | 23 €, version numérique 17 €
EXTRAIT
“Un bien bel exemple de manipulation géopolitique. Tout le monde est content, en premier lieu la United Fruit Company. Et la CIA bien sûr. Plus aucun risque qu’un leader syndicaliste charismatique et populaire, prétendument communiste, ne mobilise les travailleurs, ne nationalise l’agro-industrie, ne foute dehors les multinationales qui se font une fortune. Et merci le M16, au fait, d’avoir facilité les choses en envoyant un demeuré interviewer la cible.”
