Sierre: Douze mois d’enquête et … rien

Que s'est-il vraiment passé dans le tunnel de Sierre cette nuit-là? On ne le saura probablement jamais. Retour sur une année rythmée par beaucoup de questions et peu de vraies réponses. 

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Mercredi 14 mars 2012, peu après minuit. Tous les corps n'ont pas encore été évacués lorsque les premiers géomètres sont déjà sur les lieux du drame. A l'aide de scanners-lasers ultramodernes, de photos numériques et de relevés d'empreintes, ils établissent une copie virtuelle de chaque centimètre du tunnel juste après l'accident. A l'aube, une enquête est officiellement ouverte par le ministère public du Valais central. Avec une question: pourquoi l'autocar de la compagnie Toptours a-t-il dévié de sa trajectoire pour s'encastrer dans cette niche d'arrêt du tunnel de Sierre?

Une année d’enquête, des heures passées par les plus grands spécialistes à analyser les données, des prouesses technologiques, et toujours pas de réponse. A l’Institut forensique de Zurich, la police scientifique a réalisé une reconstitution millimétrée en 3D de la trajectoire du bus avant l’impact fatal. Mais elle ne parvient toujours pas à expliquer pourquoi l'autocar, qui a heurté la bordure droite du tunnel peu avant l'entrée de la niche, a ensuite poursuivi tout droit, sans freiner, jusqu'à s'encastrer dans le mur, 75 mètres plus loin. Trois secondes se sont écoulées entre le moment où le bus a frôlé le mur droit et le moment où il s’est écrasé. Trois longues secondes, sans aucune réaction de la part des chauffeurs. C’est le grand mystère de l’accident de Sierre.

En juin, aucune anomalie

La piste d’une erreur humaine s’est imposée très tôt dans l’enquête. Fin juin, l'expertise des tachygraphes, des roues, des pneus, des freins, de la direction et de la suspension ne révèle aucune anomalie. La thèse de la défectuosité du cruise control est elle aussi écartée, tout comme celle de la vitesse excessive. L'autocar roulait entre 99 et 101 km/h au moment de l'accident, soit la limite autorisée. Une analyse de la route indique également qu'elle était en parfait état à l'endroit du choc. Enfin, d'après les images vidéo disponibles, aucune interaction n'a eu lieu avec un véhicule tiers.

Toutes les investigations se concentrent désormais sur le plus jeune des deux chauffeurs, Geert Michiels, qui avait pris le volant deux minutes avant l'accident. Les rapports d’autopsie montrent qu’il consommait des antidépresseurs à dose thérapeutique et qu'il souffrait d'une pathologie coronarienne, pouvant entraîner des troubles du rythme cardiaque, voire des infarctus. Simple distraction? Malaise? Suicide? S'ils ne semblent pas croire à cette dernière hypothèse, les enquêteurs n’ont toujours aucune certitude.

En octobre, l'heure des soupçons

Les parents des victimes, eux, commencent à s’impatienter. A la mi-octobre, la police suisse leur montre les premières minutes qui ont suivi le crash, filmées par les caméras de surveillance du tunnel. Interpellés par l’absence de secours durant 17 minutes et persuadés que la piste du suicide n’a pas été assez explorée, ils décident de mener leur propre enquête. Et finissent par faire part de leurs doutes à la ministre de la Justice Annemie Turtelboom fin janvier.

Piquée au vif par ces accusations et désireuse de jouer la carte de la transparence, la police du Valais diffuse la vidéo commentée minute par minute sur le site du journal local Le Nouvelliste. C'est le tollé en Suisse: une plainte pénale pour violation du secret de fonction est déposée contre le porte-parole de la police, tandis que l’incident est récupéré dans le débat politique des élections cantonales. Les médias s'emparent de l'affaire et dévoilent deux couacs dans la gestion des secours le soir du drame. D'une part, la police, croyant d'abord à une simple panne de l'autobus, aurait déclenché une alerte jaune au lieu d'une alerte rouge. D'autre part, elle aurait initialement dirigé les pompiers dans le mauvais tube du tunnel. Selon la police, ces deux erreurs ont été rapidement corrigées et n’ont eu aucune incidence sur la rapidité de l’intervention.

En février, la guerre ouverte

Mais depuis, la confiance est rompue et le malaise s’est installé. "La communication entre les parents des victimes et les enquêteurs suisses ne se passe pas bien du tout", confirme Florence Fernex, journaliste suisse et coréalisatrice d’un reportage sur le sujet repris par Questions à la une le 27 février dernier. "Un tas de petites questions ont été laissées en suspens, libres à l’interprétation, et elles se sont transformées en énormes soupçons. Certains parents se sont mis à croire qu’on cherchait à leur cacher des choses." Ainsi, par exemple, les enquêteurs suisses sont restés très évasifs sur le lieu et le sort réservés à l’épave du car. Ils voulaient épargner aux parents la vision des traces du choc qu’ils n’avaient pas pu complètement nettoyer. Les parents, désireux de voir le dernier tombeau de leur enfant pour faire le deuil, n’ont simplement pas compris.

Des rumeurs ont aussi commencé à courir sur le fait qu’aucun secouriste ne serait monté à bord du car pendant les 50 minutes qui ont suivi l’accident. Florence Fernex et son équipe ont tenu à faire témoigner la policière de la première patrouille arrivée sur les lieux pour prouver le contraire. "Le problème, c’est que les parents n’ont jamais rencontré les enquêteurs. Ils auraient sûrement eu une partie des réponses aux questions qu’ils se posent s’ils avaient pu discuter avec eux", poursuit la journaliste.

Deux derniers rapports du Centre universitaire romand de médecine légale de Lausanne sont encore attendus. Le procureur du Valais en charge de l'affaire devrait ensuite boucler le dossier. Peut-être sans explication de plus. "Le chauffeur a emporté son secret dans sa tombe", conclut Florence Fernex.

Dossier completdans le Moustique du 6 mars.

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