Réseaux sociaux : pourquoi les faux comptes sont bien plus dangereux que ce que vous pensez

Il est simple de créer un faux profil sur les réseaux sociaux, au point que des sociétés ou des partis ont levé des armées entières pour créer des mouvements de foule ou changer les opinions.

créer un faux compte sur les réseaux sociaux
Les faux profils et autres bots qui pullulent sur les réseaux sociaux ne servent pas qu’à arnaquer les plus crédules. © Adobe Stock

Virus, extorsion d’argent… Les utilisateurs des réseaux sociaux sont souvent mis en garde face aux faux profils. Mais ce n’est qu’une facette des usages détournés de Facebook, Twitter et autre. La seule barrière pour devenir membre de ces plateformes est l’accès à une adresse mail. Une telle facilité d’inscription mène, forcément, à des abus. Mais les faux comptes servent aussi d’outils de communication déguisés. Vous croyez lire l’opinion d’un internaute lambda, sur un débat politique, un fait d’actualité ou une équipe sportive? Derrière se cache une personne en lien direct avec le sujet, qui n’a rien d’innocent. Parfois un simple militant, parfois une agence de communication, un adhérent à un parti ou pire, un “bot”, un compte publiant des messages de manière automatisée. Il y en aurait des millions. Lorsque Elon Musk a voulu racheter Twitter, il a demandé que les faux profils correspondent à moins de 5 % des utilisateurs, mais différentes analyses estiment que la proportion varierait entre 10 et 20 %. 1 compte sur 5 ne serait donc pas authentique.

Le lobbying du PSG

Dernièrement, c’est le Paris Saint-Germain qui a été pointé du doigt par Mediapart. Le média en ligne a obtenu des preuves écrites que le club de football parisien possédait “une armée numérique” de faux comptes Twitter, pilotés par une agence située à l’étranger et supervisés par le service communication du PSG entre 2018 et 2020. D’apparence, ce sont des fans anonymes, tweetant régulièrement sur leur équipe favorite. En réalité, le club s’en servait pour “influer sur d’autres comptes […] pour allumer un contre-feu, relayer d’autres informations d’ampleur ou mettre fin à une rumeur”, peut-on lire sur un document interne dévoilé par Mediapart. Le PSG a ainsi manipulé ses fans pour faire du lobbying contre la règle du fair-play financier, attaquer et insulter des joueurs, parisiens et d’autres clubs, quand ils tenaient des propos qui ne leur plaisaient pas, et parfois pire. L’ex-compagne de Neymar, qui a accusé le Brésilien de viol, ou un supporter rennais, giflé par Neymar pendant un match, ont été jetés en pâture aux supporters les plus hargneux.

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Dans ce cas-ci, ce sont des leaders d’opinion artificiels qui ont été créés, poussés par de faux comptes, mais qui ont su séduire de vrais membres, décrit Florent ­Lefebvre, social data analyst indépendant. Pour paraître authentiques, ils sont introduits dans un très large milieu, perdus entre les vrais comptes de fans du PSG. S’ils arrivent déjà à déclencher des réactions ne serait-ce que de 10 % de cette communauté, il y a plus de chances que leur message soit visible ou repris par de véritables leaders d’opinion.

créer des faux profils ou des bots sur les réseaux sociaux

Créer un faux compte ne coûte que quelques centimes. © Adobe Stock

Manipulation d’opinion

Un autre phénomène ayant recours aux faux ­comptes sur les réseaux sociaux est celui dit de “l’astroturfing”. Puisque les algorithmes mettent souvent en avant les sujets les plus populaires, cette pratique consiste à publier des messages sur un seul thème de façon massive pour créer des ­mouvements d’opinion artificiels. Un œil non averti se dira alors que ce sujet déchaîne les foules ou que beaucoup de gens partagent un même avis. Parmi les adeptes de l’astroturfing, les partis français Renaissance d’Emmanuel Macron, pour soutenir les mesures du gouvernement, ou Reconquête, d’Éric Zemmour, pour créer un sentiment d’insécurité. Mais la pratique est aussi utilisée à l’international, récemment par la Russie comme moyen de propagande pendant son invasion de l’Ukraine.

Pour de telles campagnes de manipulation, il est même possible de se passer de faux comptes. “Les partis politiques qui ont une force militante très présente sur les réseaux, où tout le monde se connaît, voit les messages de chacun, peuvent donc se coordonner pour qu’un sujet se retrouve parmi les plus populaires en peu de temps, détaille Florent Lefebvre. Dès que c’est ­anonymisé, rien ne vous prouve que vous ne lisez pas les messages d’un community manager, d’un cadre d’un parti, voire d’une structure… C’est aussi une des ­problématiques: on peut deviner à qui profitent ces campagnes, mais il n’y a presque jamais de preuve. L’enquête Mediapart sur le PSG est assez inédite.

Aucune résistance

Les entreprises qui proposent ces services ne s’en vantent pas vraiment. Le côté légal de la chose restant dans une zone grise en Europe, on les imagine plutôt sur les autres continents. On ne connaît pas vraiment les tarifs de ce genre de services, mais ils sont plutôt bas. “Entre quelques centimes et quelques euros le compte. Plus il est cher, plus il aura l’air vrai. Mais ce qui compte c’est souvent la quantité”, indique Florent Lefebvre, citant des études de l’Otan. Le Centre d’excellence pour la communication stratégique de l’Alliance Atlantique Nord se penche ­régulièrement sur ces manipulations des réseaux, principalement dans des contextes géopolitiques. Dans un rapport de 2019, il note que Facebook, Twitter, Instagram et YouTube ne se préoccupent pas assez de cette problématique. En tout cas, pas assez vite pour résorber ces phénomènes. Le Centre a d’ailleurs pu acheter 54.000 fausses interactions (faux comptes, faux messages…) avec très peu voire quasiment aucune résistance de ces réseaux.

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La Belgique épargnée ?

Plus ouvert et public, Twitter est d’ailleurs la plateforme privilégiée pour la manipulation de débats ou les mouvements artificiels d’opinions. Sur les autres plateformes, ces faux comptes servent surtout à acheter de faux abonnés, de faux likes, pour asseoir une crédibilité factice à certains utilisateurs. Ce qui explique que la Belgique soit relativement épargnée par le phénomène, en comparaison avec d’autres pays européens. “Avec un territoire plus petit et deux langues, les sphères Twitter belges sont plus restreintes. Tout le monde se connaît ou presque. Ce genre d’action paraîtrait tout de suite bizarre”, explique Julien Radart, managing partner chez Akkanto, agence de communication spécialisée dans la gestion de la réputation en ligne. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’il n’existe aucun faux compte belge. “Il n’y a pas de raison que ça n’existe pas, mais je ne connais pas d’agence qui utilise ces méthodes, conclut le spécialiste. Ce n’est absolument pas recommandable. Une telle manipulation, outre le fait qu’elle est répréhensible, est à double tranchant. Si elle se voit, comme c’est souvent le cas, la perte de crédibilité est immense.

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