Quand le crime est à portée de clic sur nos smartphones

Trouver un dealer ou une prostituée sur une appli est à la portée de n’importe quel ado. Les autorités sont vigilantes, mais leur champ d’action est limité. Nos conseils.

un criminel tient un smartphone pour illustrer les activités illégales sur internet
Le site clicksafe.be sensibilise parents et ados aux facettes les plus néfastes des applis. © Adobe Stock

La scène se passe tellement simplement qu’on ne le croirait pas si on n’y assistait pas. Il est 18 heures et Mathieu (nom d’emprunt) cherche du cannabis pour sa soirée. Sur le conseil d’un ami, il lance Telegram. Prostitution, trafic de ­drogues… En cherchant dans la liste des groupes “à proximité”, il tombe rapidement sur des petites annonces, avec – ou sans – ­images parfois très crues. La première: “Je suis disponible pour des rencontres sexuelles payantes”. Mathieu se dirige vers le post suivant: “Disponible pour vos achats et livraison à domicile”. Mathieu envoie un message. Deux heures plus tard, la commande est devant sa porte. “Certaines offres concernent de la ­drogue dure ou des armes à feu, mais je n’ai jamais répondu à celles-là. Tout ce que je peux dire, c’est que pour le cannabis, ça fonctionne”, précise Mathieu. Des témoignages anonymes sur Internet, notamment sur le réseau social Reddit, confirment que sur Telegram, tout est possible.

Telegram, Signal ou Snapchat, également utilisés pour le trafic de drogues, hébergent tous des activités illégales ou des contenus problématiques lorsque des mineurs d’âge y sont confrontés. Ils sont pourtant téléchargeables par n’importe qui sur l’App Store ou le Google Play. Mais pourquoi, au juste, la Belgique tolère-t-elle ce type d’usage? La réponse est double. Elle se trouve à la fois du côté technique et légal.

Mode incognito

Josh Richman, directeur de la communication au sein de la Electronic Frontier Foundation (EFF), nous renvoie vers la théorie du “chiffrement”. “Tout au long de l’histoire, les gens ont utilisé le chiffrement pour s’envoyer des messages. Aujourd’hui, nous possédons des ordinateurs qui peuvent effectuer le chiffrement. Il s’agit de la meilleure technologie pour protéger les informations contre les personnes malveillantes, les gouvernements et les fournisseurs d’accès et de services. De plus, cette technologie a évolué au point d’être ­virtuellement impénétrable.” Bref, sans entrer dans les détails techniques, il est difficile, y compris pour les forces de l’ordre, de connaître l’identité de l’auteur de la petite annonce, et celle du client.

Malgré cela, la police utilise de plus en plus ces plateformes. Des arrestations ont d’ailleurs déjà eu lieu. Ainsi, la police avait infiltré le groupe Telegram “Antwerp Plug”, pris ensuite rendez-vous, réceptionné le colis et arrêté le dealer. Le procès est en cours. L’inculpé risque 18 mois de prison. La police fédérale nous a suggéré de contacter la police et le ­parquet d’Anvers qui, à leur tour, ont refusé de ­commenter ces nouvelles techniques d’investigation. Elles posent pourtant des questions légales. L’avocat anversois Sam Vlaminck connaît bien le sujet. Il voit deux problèmes à cette pratique. Premièrement, la police doit suivre des règles dictées par la législation. Or, en attendant le projet de loi censé réguler l’utilisation par des enquêteurs de police des données de télécommunications, la législation reste floue. La Cour de cassation s’est pourtant ­prononcée. Si les policiers peuvent observer un quartier depuis leur voiture, ils peuvent de la même manière observer un espace ­virtuel, et donc un groupe Telegram public. Pour le reste, c’est le flou. Si la police veut observer un individu sur la durée, il faut une permission du procureur ou du juge d’investigation. “En outre, lorsque la police observe avec un appareil technique, en l’occurrence un smartphone, elle doit obtenir l’accord du procureur ou du juge d’investigation. Cela n’est que mon opinion ­personnelle. Un juge doit encore se prononcer”, précise l’avocat.

Deuxièmement, la manière dont la police prend le rendez-vous, dans ce cas-ci via un pseudonyme, une autre identité sur Internet, peut poser problème. “Le criminel pense qu’il vend à un vrai client potentiel. Cela peut être considéré comme de l’infiltration et non plus seulement de l’observation. Ça doit aussi être validé par le procureur ou le juge”, commente Sam Vlaminck. Par conséquent, arrêter des criminels via ces applications n’a rien d’évident. Et de toute façon ce n’est pas l’intention des forces de l’ordre. “Ces méthodes sont surtout utilisées par les polices locales, car elles ciblent les dealers de rue. Mais ce n’est pas via des outils comme Telegram que la police va démonter des réseaux”, ­conclut l’avocat.

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