Comment le vin est devenu de plus en plus une affaire de femmes

Autrefois considérées comme des “curiosités”, les sommelières prennent doucement leur place dans le monde viticole. En Belgique, elles en sont même les pionnières.

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Pascaline Lepeltier, Meilleure Sommelière de France 2018, une des Meilleure Ouvrière de France 2018, candidate représentant la France aux championnats du monde de la profession en 2023, a été décorée de l’ordre national du Mérite, la seconde distinction française en ordre d’importance juste après la Légion d’honneur, il y a quelques jours. Elle est la première sommelière à être distinguée par la République à ce niveau.

Le monde change, et c’est une bonne nouvelle. Il y a trente ans, il y avait déjà des femmes sommelières, et même bien avant puisque dans les années soixante, la Gilde des Sommeliers de Belgique, a distingué quelques duos femme/homme au titre de Meilleur Sommelier du pays. Pourtant, la place des femmes dans la sommellerie aujourd’hui est toujours relativement faible par rapport au nombre d’hommes. Les métiers de la restauration se sont ouverts largement aux femmes depuis une vingtaine d’années, c’est indéniable. Même si tout n’est pas encore rose, si le sexisme est encore trop présent. Et si le harcèlement est une réalité encore bien trop courante, les femmes ont toutes leur place sans plus avoir à en faire deux fois que leurs collègues masculins. Les vocations, en revanche, sont encore malheureusement trop rares.

Mais dans les restaurants où les brigades sont assez respectueuses et intelligentes pour mettre en avant les femmes sans pour autant en faire des minorités protégées, le plus grand problème se situe au niveau de la clientèle. Aussi surprenant que cela puisse paraître, outre le vieux barbon condescendant qui n’a bu que le même bourgogne toute sa vie, les clients les plus méfiants sont souvent les femmes. Surtout si la sommelière est jeune. La bonne nouvelle, c’est que dans la restauration les barèmes salariaux ne sont pas genrés, et que donc les femmes et les hommes ont le même salaire pour les mêmes fonctions; et les sommeliers sont assez bien payés. Le monde change, mais doucement.

Dans les années 70-80, quelques femmes cavistes marquaient le paysage national. Mais plutôt comme des “curiosités”, même si leurs compétences n’ont jamais été mises en doute. Aujourd’hui, elles sont bien plus nombreuses, toujours aussi pointues. Et s’il arrive encore que des clients, même jeunes, demandent à s’adresser au patron lorsqu’ils ou elles veulent des conseils, les réponses fusent, avec le sourire, et remettent les importuns, les importunes, à leur place.

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Pascaline Lepeltier, première sommelière à être décorée de l’ordre national du Mérite français. © BelgaImage

La Belgique à la pointe

Mais là où, le monde change le plus vite, surtout chez nous, c’est dans la viticulture. Le changement a commencé il y a au moins une génération en France et dans les principaux pays producteurs de vin dans le monde. Qu’il s’agisse de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal, de l’Allemagne ou encore de l’Autriche, des nombreuses femmes ont pris la succession de leur père, parfois de leur mères, mais plus rarement. Ces filles ne sont pas des “femmes de”, mais bien des propriétaires, des œnologues qualifiées exactement au même niveau que leurs confrères.

En Belgique, là où les pages du livre de la création du vignoble s’écrivent toutes en même temps, ce qui est unique au monde, les femmes sont très présentes. Une fois de plus le Royaume marque une différence. Dans cette nouvelle activité agricole, qui grandit de jour en jour littéralement, on trouve une tripotée d’œnologues, maîtres de chais, propriétaires, coopératrices, associées. Contrairement aux écueils qu’ont dû affronter leurs voisines… C’est que le monde du vin est parfois englué dans certaines traditions ineptes. Je me souviens, au début de ma carrière, il y a une trentaine d’années, avoir entendu des vignerons maugréer quand des femmes visitaient leurs caves, parce que leurs règles feraient tourner le vin. J’ai vu un viticulteur très conservateur, demander à une femme qu’il trouvait trop parfumée de quitter sa cave. J’ai le sentiment très net que les choses s’améliorent bien. Ce qui n’est que normal et bienvenu.

Le genre et le goût

Il est temps de tordre le cou de ce vilain canard. Le goût n’est pas lié au genre, ce qui est une bonne nouvelle. Il est lié à la culture alimentaire, mais aussi au milieu social. Ce qui est une moins bonne nouvelle. La mémoire gustative se construit dans la prime enfance, elle sert de base à toute l’évolution du palais. Longtemps les hommes ont cru qu’ils “savaient” de naissance, et se refilaient les “secrets” du vin de père en fils. Ce qui est une bêtise intersidérale. Un a priori qui se transmet n’est jamais qu’une erreur qui n’est pas remise en cause. L’éclatement de la cellule familiale traditionnelle depuis près d’un demi-siècle a, d’une part, diminué ces transmissions machistes, mais, d’autre part, elle a aussi donné à des mères et des pères l’idée de donner ces mêmes informations à leurs filles. Heureusement celles-ci s’informent massivement par elles-mêmes et les cours d’œnologie qui fleurissent un peu partout chez nous voient le nombre de femmes augmenter jusqu’à devenir majoritaires régulièrement. Il en va de même dans les spectacles qui traitent de vin. Dans Dix vins divins de François-Xavier Demaison ou dans mon Ni dieux ni maîtres mais du rouge, le public est composé d’une majorité de femmes.

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