Faire le tour du monde… en Belgique

Frustrée de rester cloîtrée chez elle pendant le confinement, Marie Voght a décidé de faire le tour des lieux naturels les plus exotiques du pays. L’étudiante propose aujourd’hui des excursions aux quatre coins du globe… chez nous.

Marie Voght fait voyager en belgique
© Emilien Hofman

Une route de campagne, un pont, une petite aire de parking qui donne sur le jardin d’une maison en briques affublée d’un drapeau LGBT. Quelque part dans l’entité d’Huldenberg, à deux pas de la frontière linguistique, il fait calme et ensoleillé ce mardi après-midi. En legging et t-shirt longues manches aux épaules, Marie a opté pour des sandalettes, celles qui s’enlèvent facilement. De sa Dacia, la jeune femme sort un sac noir et déploie une longue planche bleu foncé qu’elle se met à gonfler à la pompe, à la main. Dix minutes plus tard, son stand-up paddle d’à peu près 2,50 mètres de long est prêt à l’usage. “Il pèse plus ou moins huit kilos, ça ne donne pas trop envie de randonner avec”, sourit cette petite blonde, qui installe en deux temps trois mouvements sa planche sur l’eau, en passant par un escalier pourtant abrupt. “Il faut toujours prévoir de placer une voiture aux deux extrémités du parcours que l’on souhaite suivre.” Aujourd’hui, il s’agit de quelques kilomètres seulement, le long de la Dyle. Ce cours d’eau, navigable sur 32 kilomètres, serpente dans une vallée plutôt encaissée. Sur les talus qui l’entourent, des étendues d’orties ou d’arbres en tous genres mènent aux champs qui s’étirent dans la campagne. Cette partie tout à fait sauvage, qui traverse notamment une zone d’observation ornithologique, prend ensuite des allures plus urbaines en plein centre de Leuven.

Du confinement à l’aventure

Marie Voght a 23 ans. La semaine, elle habite à Limal et le week-end, “partout en Belgique.” Un désir de vagabondage apparu peu après l’obtention de son CESS. “Je me suis octroyé une année sabbatique parce que je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie. C’était l’occasion de prendre du temps pour moi.” Son but, apprendre l’anglais en voyageant. Après Berlin et Marrakech, elle s’offre trois semaines de bénévolat en Namibie via l’organisme N/a’an ku sê. Un tiers du temps dans une ferme, les deux autres dans un vignoble, à s’occuper des singes, à nettoyer les excréments de chevaux sous 35 °C ou à nourrir des guépards en 4×4. “Je savais que ça allait être compliqué de me retrouver seule là-bas. Personne n’aime ça, mais ça apporte aussi beaucoup de réponses.” L’une d’entre elles lui apparaît très claire: la Brabançonne est trop indépendante pour accepter de se lever à une certaine heure tous les jours pour suivre les activités prévues. “J’ai adoré la Namibie, mais pas le style de voyage. À mon retour en Belgique, en février 2020, j’ai donc prévu d’effectuer un séjour 100 % libre aux Philippines. Mais un mois plus tard, toutes les portes de la planète étaient fermées.” Marie comprend qu’elle ne repartira pas cette année-là. Pas plus que la suivante, d’ailleurs, puisqu’elle est censée entamer des études. “Le confinement m’a rendue folle parce que j’ai toujours eu l’habitude de faire 150 choses en même temps, d’avoir des projets et au minimum un job d’étudiante. Là, je n’avais plus rien, ni objectif ni argent. C’est peut-être dans ces moments-là que naissent les meilleures idées.” La sienne prend forme lors d’une promenade aux lacs de l’Eau d’Heure avec son copain. En scrutant les arbres qui l’entourent, elle se projette aux Philippines. Un air tropical à Froidchapelle? Elle a de l’imagination, mais elle y croit.

C’est pour me consoler moi, ainsi que les autres voyageurs belges qui ont dû abandonner leurs projets en 2020, que j’ai décidé de rassembler en un livre plusieurs destinations naturelles du pays en les assimilant à d’autres lieux plus exotiques de la planète.” Une manière d’effectuer un véritable tour du monde à deux pas de chez soi. Marie s’occupe de tout: elle repère, puis expérimente en randonnée différents spots dont elle entend parler, puis écrit son ouvrage. Le lac de Robertville lui évoque Bali, les Fonds de Quarreux lui font penser au parc national du Vitosha en Bulgarie, l’ancienne zone industrielle de Charleroi la plonge en Himalaya. “En sortant le livre, je pensais que seules mes copines l’achèteraient pour me faire plaisir, mais ça a cartonné”, rembobine-t-elle.

Marie Voght fait voyager en belgique

Le lac de Robertville ou Bali?

Quelque temps plus tard, c’est bouche bée qu’elle découvre la photo d’une amie en pleine session de paddle… sur la Dyle. La jeune aventurière voit à travers cette longue planche l’opportunité de se promener sur l’eau quand – et presque où – elle veut en Belgique. “J’en ai acheté une à laquelle j’ai tout de suite adhéré: je me suis directement sentie à l’aise. Que l’on soit en rivière ou sur un point d’eau fermé, il y a énormément d’adrénaline et de choses différentes à découvrir. Ça m’a donné l’envie d’écrire un deuxième livre, spécial paddle.” Un objectif qu’elle atteindra après avoir proposé via les réseaux sociaux à qui le veut de l’accompagner pour vivre ces expériences en groupe. Le véritable point de départ des activités du “Tour du monde en Belgique”, qu’elle organise toujours aujourd’hui.

" C’est un peu l’Amazonie ici, non? "

Hors de la surface, un gigantesque arbre s’étend de tout son long, perpendiculaire au cours d’eau. Ses branches partent dans tous les sens, mais laissent tout de même un trou de souris par lequel Marie parvient à se faufiler. “C’est un peu l’Amazonie ici, non? Sur la Dyle, les arbres bougent tout le temps et il n’y a pas toujours d’entretien, donc on ne sait jamais à quels obstacles s’attendre.” Plus loin, la jeune femme zigzague d’ailleurs entre des troncs qui forment naturellement des mini-canaux. Parfois, il faut sortir l’embarcation de l’eau pour éviter un mur de bois. À la sortie d’un barrage improvisé, Marie plonge tête la première sur son paddle pour lui donner un peu de vitesse. Dyle, Semois, Ourthe, canal de Damme ou encore Petite Nèthe, lorsqu’elle organise ses excursions en groupe au fil de l’eau, la Brabançonne se rend exclusivement dans des lieux qu’elle affectionne et où elle se sent particulièrement à l’aise. “Je choisis mes destinations en fonction de leur beauté, mais aussi de leur isolement. Gand, par exemple, est une ville magnifique, mais où je me rends peu parce qu’il y a déjà plein de gens. Les personnes qui m’accompagnent sont généralement allergiques aux places très touristiques, elles cherchent justement du calme.” Autre critère d’importance dans la sélection de ses spots: la présence de balises qui permettent de décrocher le regard du téléphone… ou de ses livres. “Il existe trop de guides touristiques qui donnent presque envie de rester chez soi tant ils sont bourrés d’infos et de termes du genre “bucolique”. Dans mes livres ou durant mes activités, j’indique uniquement les infos pratiques dont l’explorateur a besoin. Après, chacun vit son moment avec ses propres yeux. Mais il ne sera pas “bucolique”.”

Sur la Dyle, un bruissement de plus en plus intense fait craindre la présence d’une petite cascade au prochain tournant. En réalité, il s’agit du souffle du vent sur les feuilles des arbres des champs voisins. La jeune femme ne se prétend pas guide nature, elle se dit même incapable de dévoiler les types d’arbres qui parsèment, par exemple, les berges du lac de Nisramont. “Moi, ce que j’aime, c’est mettre les gens à l’aise. Je pense pouvoir les aider à déconnecter et leur apporter une certaine tranquillité”, tranche-t-elle, plutôt “guide sérénité”. Question sécurité, elle ne prend en tout cas aucun risque: gilet de sauvetage obligatoire, tenue de rechange fortement conseillée, bien que les chutes à l’eau soient assez rares. “Je me renseigne énormément pour savoir où l’on peut se rendre ou non. La règle principale à retenir, c’est l’interdiction de traverser des réserves naturelles et des étangs. Pour le reste, il faut surtout avoir du bon sens et éviter de se rendre là où naviguent les gros bateaux.” Quant au paddle… “On commence sur les genoux, mais il n’y a pas de compétition donc si quelqu’un ne tient pas à se mettre debout, ce n’est pas grave du tout.”

Les Fonds de Quarreux ou la Bulgarie?

Marie n’est pas spécialement férue de sport ou même chauvine. Ce qui l’intéresse, c’est le lien qui se crée entre les gens sur le paddle. “Quand les participants arrivent, ils ne se connaissent pas trop, ils ne savent pas dans quoi ils s’embarquent, mais ils me font confiance et se laissent porter par les événements. La nature se charge ensuite de faire tomber les masques. C’est lié à la force de l’eau, qui apaise, qui crée une sorte de magie.” La jeune femme en a fait l’expérience au sortir de l’hiver dernier. Après avoir diminué ses sorties pendant plusieurs semaines, son retour sur la rivière lui a permis d’oublier momentanément tout ce qui lui triturait le cerveau. “Je ne suis pas la seule dans le cas. Beaucoup de participants aux activités exercent un boulot à lourdes responsabilités et je remarque qu’ils trouvent une échappatoire dans la nature, ils aiment rester un peu en retrait.”

Même sous la neige

C’est le cas de Valérie, la trentaine, qui a découvert le “Tour du monde en Belgique” via un ami boxeur, peu après l’arrivée du Covid. “J’avais besoin d’essayer autre chose et je trouvais génial de rencontrer quelqu’un qui avait fait la démarche de souligner l’inédit près de chez nous”, resitue-t-elle. La première fois, elle sort sur la Durme, près de Lokeren. Et tombe directement sous le charme de l’activité et de sa meneuse. “J’exerce un boulot qui me demande beaucoup de réflexion et le paddle m’a directement apaisée. Marie est quelqu’un de très spontané, pas du tout scolaire, qui est dans le partage et le vécu du moment. Parfois, on lui dit qu’elle est un peu notre psy tellement elle a le contact facile. Il y a une connexion, un échange qui se crée.

Convaincue, Valérie s’achète une planche et enchaîne depuis les différentes excursions à travers le monde belge. À travers les saisons, aussi, puisqu’avec un bon équipement, il est possible d’observer les merveilles de l’hiver, parfois même sous la neige. L’été dernier, elle participe aussi à ce que Marie appelle une “gitanerie”, soit une sortie plus longue ponctuée par une ou deux nuits sur un terrain privé, en tentes – classique ou de toit – disponibles à la location. “On a créé notre petit campement, puis on s’est rassemblé autour d’un barbecue, précise Valérie. Ce soir-là, le long de la Semois, on a tout eu: le vent, la pluie et l’orage.” La troupe s’improvise alors un abri commun de fortune en fixant une bâche à un tronc d’arbre pour passer la soirée à danser et chanter. “Ce n’est pas une ambiance gauloise où l’on bouffe comme des cochons et où l’on enchaîne les apéros. Le but n’est pas de finir en rave party, prévient Marie. L’idée est avant tout de partager nos expériences et automatiquement, une solidarité va se créer entre les participants.

Micro-aventures

Quand elle n’est pas sur l’eau, Marie suit des cours en marketing à l’EPHEC, à Louvain-la-Neuve. “J’ai opté pour ces études parce que j’avais le sentiment qu’elles pouvaient m’aider à alléger la gestion du “Tour du monde en Belgique”. Pour le moment, avec mon statut d’indépendante étudiante, je dois jongler avec deux vies.” Dans un futur proche, la Limaloise entend publier un troisième livre, qui référencera ses coups de cœur de micro-aventures en nature, du simple pique-nique au bivouac de trois jours. “Il y a un certain inconfort dans les activités que je propose, mais depuis quelques mois, je sens un réel changement: les gens ont toujours envie de partir, mais plutôt une fois par mois près de chez eux que trois fois par an à distance.” Avec la sortie de la crise sanitaire, la reprise du travail et donc du stress, Marie devine une nécessité commune de se ressourcer. “Voyager n’est plus une envie, mais un besoin et la micro-aventure y répond parfaitement.” Les Philippines? “Peut-être un jour…

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