Dans la tête de passionnées d’exploration urbaine

Delphine et Céline ont fait des lieux abandonnés leur passion photographique. En duo, elles pratiquent l’exploration urbaine de maisons figées dans le passé, d’usines et de prisons désaffectées, de piscines abandonnées…

Urbex
Dans un ancien charbonnage du Hainaut, déglingue, graffitis et… lumière. © Delphine Buxant et Céline Danloy

Depuis deux ans, Delphine Buxant et Céline Danloy sont insépa­rables. Chaque dimanche, elles partent en raid photographique sur un spot “urbex”, loin de leurs jobs respectifs d’employée dans le secteur financier et de directrice d’institut psychiatrique. L’exploration urbaine, loisir underground en expansion, a boosté leur intérêt pour l’art photographique et sa maîtrise lors de cette immersion atypique au cœur de vestiges du passé délaissés par l’être humain et où le temps semble arrêté. Cette attirance pour le déglingué, le ruiné, le souillé, le rouillé, l’obscur, le déclassé est souvent incompréhensible pour le commun des mortels. Pourtant, notre duo féminin n’a aucun mal à expliquer le kick que leur procurent les photos qu’elles ramènent de ces univers décalés et leur démarche tant émotionnelle qu’artistique qui en est le moteur. Terminus, leur récent livre, en témoigne en mots et photos. À notre tour d’explorer ce que notre duo d’urbexeuses a dans la tête. Résultat: un trousseau de mots-clés pour ouvrir les multiples portes de cette fascinante plongée dans la vie passée, ses traces et ses lieux désertés.

Pourquoi?

Delphine – La question centrale qui me taraude, c’est “pourquoi?” Pourquoi ces lieux sont restés en l’état comme si les gens avaient dû les quitter ­précipitamment. On y trouve des objets, parfois très personnels voire intimes, d’époque, figés dans une scène. La photo est un constat de cette réalité passée. On veille à arriver sur les lieux avec un œil vierge mais dans la foulée de notre visite on ­recherche parfois des infos pour comprendre. Tous les urbexeurs ne sont pas dans cette approche humaine, ils le font juste pour aller dans un lieu un peu wow et montrer aux copains leur audace. Nous, c’est une pure démarche artistique et émotionnelle.

Céline – Ces lieux et leurs objets n’ont de valeur que si on les investit. Y aller et les photographier est une façon de les réinvestir, de leur redonner vie. C’est vrai qu’on est toujours tenaillées par le “pourquoi” et le “comment”. Ce qui me touche, c’est cette énigme autour de ce qui s’y est passé et pourquoi par la suite personne n’a eu le souci de mettre ces objets à l’abri. Ces reliefs de présence humaine, on les trouve autant dans des sites industriels désaffectés que dans des habitations privées. Ces lieux sont les vestiges de la vie humaine sans l’humain. Ce que l’homme a laissé à l’abandon, une question centrale dans ma vie car je m’intéresse aux délaissés en général, que ce soit mes patients psychiatriques ou les SDF.

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Une maison anversoise dont le propriétaire aimait les statuettes, le kitsch et… les grottes. © Delphine Buxant et Céline Danloy

Clichés

Delphine – Les a priori ne manquent pas sur l’urbex: sordide, triste, glauque, déprimant. Mais nos photos sont les meilleures réponses pour les démentir. Bien des personnes n’auraient jamais imaginé que ces lieux puissent déboucher sur des photos aussi puissantes et belles à leur manière. Et quand les gens voient nos images, la plupart du temps ils sont impressionnés. Nous ne ­sommes jamais démoralisées car on a toujours le sentiment d’avoir ranimé quelque chose.

Céline – Il y a toujours le contenu manifeste et le contenu latent. Le lieu, pas évident à “rendre”, et puis la démarche qui sous-tend la photo. Même face à un décor moche, vandalisé, vide, le défi est de malgré tout lui donner vie et épaisseur.

Chasse aux trésors

Céline – Outre notre addiction commune à la photo urbex, ce qui soude notre duo, c’est la dimension d’amusement, de jeu d’enfants, de chasse aux trésors dont les trophées ramenés sont nos photos. Un peu l’esprit Club des cinq. ­Chaque incursion dans un lieu procure son effet de surprise, sa magie de la découverte et d’un certain interdit. J’ignore si cela relève d’un plaisir à transgresser ou de faire quelque chose que peu de personnes osent faire… En tout cas, notre transgression n’est jamais gratuite mais positive. Avec comme récompense les photos de lieux incroyables et évidemment, l’adrénaline.

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Une prison à l’abandon dans le nord de la France. © Delphine Buxant et Céline Danloy

Adrénaline et zénitude

Céline – Très souvent, on pénètre dans des zones interdites, parfois surveillées par des vigiles et/ou des caméras. Il peut s’engager une partie de cache-cache pour éviter d’être repérées, piégées ou expulsées. Il y a aussi les ­risques physiques liés à l’état de délabrement de l’endroit. Tout ça procure de belles poussées d’adrénaline. Le fait d’être toujours en duo nous rassure et nous motive quand même à nous dépasser pour nous extraire du monde actuel et voyager dans des vestiges du passé qui nous invitent à être méditatives, contempla­tives et créatives.

Delphine – Au-delà des montées d’adrénaline, survient toujours la récompense qui tient en un ressenti spécial lié au silence et au temps figé. On perd toute notion de la réalité. J’entre dans ma bulle et cela me permet de me vider l’esprit en le concentrant sur l’objet de notre quête. C’est un déstressant inouï. Une super-soupape. Cela me canalise et, les jours suivants, je pète la forme. “J’urbexe” tous les dimanches depuis cinq ans dont deux avec Céline. Et si on en loupe un, on se sent mal.

© Delphine Buxant et Céline Danloy

Le duo Delphine Buxant et Céline Danloy, urbexeuses.

Atmosphère

Delphine – Quand on pénètre pour la première fois dans un lieu, on ne sort pas tout de suite l’appareil photo. On déambule prudemment à la fois pour évaluer les risques éventuels et surtout s’imprégner de ce que l’endroit dégage. On est en mode repérage émotionnel.

Céline – On prend vraiment le temps. D’autres font six spots urbex sur une journée. Inconcevable! Nous, c’est deux maxi. C’est de la slow photo. Il y a le temps du jeu et sa dimension chasse et accession aux trésors, puis le temps de l’immersion. On se met “dans la tête de…” ceux qui ont vécu ces lieux. Passé cette étape, commence l’analyse des possibilités pour traduire en photo l’ambiance ressentie et la force visuelle de ces univers. En soi, les lieux sont parfois laids, ça pue, on se les gèle, c’est craignos, humide. Mais on se creuse toujours pour les rendre attractifs visuellement et denses émotionnellement.

Pur jus

Delphine – Nous ne cassons rien, ne touchons rien, ne prenons rien. On laisse tout tel quel. On se permet à la limite de s’installer à une table, dans un siège ou ailleurs, rien de plus. S’introduire dans des habitations abandonnées, c’est évidemment entrer dans l’intimité des gens qui y ont vécu. Mais avec respect. Notre démarche est artistique et ­photographique avant tout.

Céline – Quand on se met parfois discrètement en scène, c’est pour metttre une lègère touche d’humanité, de vivant au milieu d’objets et bâtiments morts et désinvestis. On les réinvestit temporairement. On privilégie les objets dans leur jus. Il y a parfois encore des restes de nourriture devenus des croûtes, des années de poussière dans des assiettes… La question de la violation de l’intimité revient parfois au détour d’un ­vêtement, d’une photo, ou d’un… dentier abandonné. À partir de quand verse-t-on dans le voyeurisme?

Terminus

Delphine – La conception de notre livre Terminus nous a permis de nous questionner sur notre ­pratique urbex, ce qui la sous-tend et ce paradoxe que par la photo on fige un lieu figé pour le faire revivre. Le livre offre aux lecteurs l’occasion de voyager dans ces lieux incroyables par procuration.

Céline – En effet, ce livre est un voyage, dans le temps, dans le passé, dans des lieux, dans des vies, dans la condition humaine. C’est une aventure. Un roadbook qui plonge dans l’insolite près de chez soi.

livre terminus

TERMINUS Delphine Buxant et Céline Danloy Racine/Lannoo, 240 p

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