"Prescrire des cures de sommeil pourrait devenir une thérapie en soi extrêmement puissante"

Insomniaques chroniques et compteurs de moutons sont devenus légion. De récentes études jettent une lumière instructive sur le sommeil: plus crucial mais aussi différent de ce qu’on imaginait.

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Pour beaucoup, l’anxiété provoquée par la pandémie a entraîné une dégradation du sommeil. © Adobe Stock

“Le sommeil est bien plus important qu’on ne le pense. Prescrire des cures de sommeil pourrait devenir une thérapie en soi extrêmement puissante qui pourrait résoudre bien des problèmes”, annonce Alexandre Heeren, professeur à l’Institut de recherche en sciences psychologiques et à l’Institut des neurosciences de l’UCLouvain. Avec son équipe, il vient de découvrir que les troubles du sommeil jouent un rôle déterminant dans la présence conjointe d’une dépression et d’un trouble anxieux généralisé. L’étude met en évidence des connexions entre les symptômes de la dépression et de l’anxiété et l’influence qu’ils ont l’un sur l’autre. “Longtemps, on a traité la dépression en donnant des médicaments et l’anxiété en envoyant les gens se relaxer. Maintenant, on sait qu’en fait il faut ­travailler sur le sommeil. Un mauvais sommeil est dangereux et entretient la dépression et l’anxiété. Si on résout le sommeil, dépression et anxiété s’amé­liorent. Pour beaucoup de psychiatres, ces liens étaient évidents mais ils n’avaient jamais été démontrés scientifiquement. On sait désormais qu’une mauvaise nuit induit des émotions néga­tives qui se déploient en cascade alors que ­dépression et anxiété sont très souvent présentes ­conjointement chez le patient.

L’hiver, qui assombrit les journées et augmente les dépressions saisonnières conjuguées aux mois éprouvants qui viennent de s’écouler en confinement, rend le sujet plus crucial que jamais. La crise sanitaire a fait fluctuer les épisodes de sommeil de mauvaise qualité même si cela a été très variable d’une personne à l’autre. Pour beaucoup, la pandémie a été très anxiogène et a augmenté les troubles du sommeil. Pour d’autres, à bout de souffle, le ­confinement a fait baisser le stress et ils y ont trouvé une opportunité de ralentir leur mode de vie en échappant notamment aux embouteillages ou en se lançant dans la culture d’un potager. Des études menées au Brésil, aux États-Unis et au Canada ont montré une dégradation du sommeil qui a ­augmenté les ruminations mentales. Il est probable que ce soit le cas chez nous aussi. “Les repères temporels de base n’étaient plus présents pour une série de ­personnes. Plein de gens se sont retrouvés tout à fait ­perdus dans leur organisation en développant des ­comportements inhabituels comme regarder en pleine nuit une série”, suggère Alexandre Heeren.

Faire l’amour ou noter ses rêves

Ce n’est pas tout. Si de nos jours, le sommeil est un objet de souci, c’est peut-être parce que la civilisation d’aujourd’hui a perturbé ce rythme naturel. Les réveils nocturnes, considérés comme des dérèglements fort nuisibles, ont en réalité accompagné le sommeil de nos ancêtres. Durant des millénaires, le sommeil humain fut coupé en deux. C’est ce que révèlent les travaux de l’historien américain Roger Ekirch. Datant de 2001, époque à laquelle ils ont prêté à sourire, ils viennent d’être traduits en français avec l’adjonction d’un second essai plus récent. Se relever à minuit était une habitude largement répandue dans l’histoire de l’Occident préindustriel et peut-être du monde. Le “sommeil consolidé” serait ainsi une invention de notre monde industriel.

Le sommeil de nos ancêtres n’était pas plus paisible que le nôtre et il était surtout différent. L’enquête de Roger Ekirch met en évidence l’existence d’un “premier” et d’un “second sommeil” dont font état plusieurs auteurs – dont Homère – jusqu’au seuil du XXe siècle. Les dormeurs en question dans ces textes “faisaient leur nuit” en deux parties: un premier somme puis, vers minuit, une période d’éveil nocturne, durant jusqu’à une heure, et un nouveau somme jusqu’au matin et la reprise des activités diurnes. Pendant la période d’éveil, ces gens se livraient, selon leurs conditions et leurs goûts, à des activités très diverses: faire l’amour, méditer, écrire, noter leurs rêves, faire leurs comptes, converser, ou même ­rendre des visites, faire leur lessive ou brasser de la bière. L’habitude touchait toutes les classes sociales. Selon Ekirch, l’éclairage et sans doute bien d’autres facteurs liés à l’industrialisation des sociétés sont à l’origine d’une transformation récente des pratiques comme des normes biomédicales du sommeil nocturne, désormais conçu comme devant être ininterrompu. La transition s’amorce dans la seconde ­moitié du XIXe siècle, et renvoie à plusieurs transformations. D’abord, le développement de l’éclairage nocturne des foyers domestiques, des rues et des lieux de divertissement amène un coucher plus tardif. Le premier sommeil devient le sommeil tout court. Et puis, la luminosité d’un seul bec de gaz est douze fois supérieure à celle d’une chandelle. La lumière produite par une unique ampoule élec­trique est, elle, cent fois plus importante. L’impact physiologique de l’éclairage artificiel sur le sommeil est étudié de près par les scientifiques qui ont découvert une variation du taux de mélatonine dans le ­cerveau et de la température corporelle à chaque fois que nous allumons une lampe ou… l’écran de notre smartphone. La culture industrielle de l’efficacité et de la productivité a aussi joué en valorisant le lever aux aurores. Le second sommeil devient une forme de paresse. Le salariat, le travail en manufacture en plein essor sont encadrés par des horaires stricts et matinaux.

Commerces de nuit

Du côté de la biomédecine, un nouveau sujet de ­préoccupation se développe: celui de l’insomnie et de la mauvaise qualité du sommeil, qui ruinent la santé et l’activité diurne des urbains. Cette transformation de nos nuits a donné lieu à un commerce actif: celui des remèdes contre l’insomnie et de la literie confortable. La nuit segmentée disparaît. À la fin des années 1990, le chronobiologiste Thomas Wehr a pourtant observé que des sujets privés de tout éclairage nocturne finissaient par adopter ­spontanément un modèle de sommeil “biphasé”. Soumise à caution, la thèse de Roger Ekirch est aujourd’hui à l’origine du développement, surtout dans l’espace anglo-saxon, d’un ensemble de travaux historiques et sociologiques sur le sommeil (les sleep studies). Ces recherches sur la nuit segmentée pourraient peut-être permettre une meilleure ­compréhension des troubles du sommeil.

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