Le kintsugi, kézako?

Originaire du Japon, le kintsugi est un art qui permet de réparer avec de l’or un objet cassé auquel on tient et l’histoire personnelle qui y est liée.

Le kintsugi, kézako?
@ Adobe

Même brisés, il y a des objets qu’il nous est impossible de jeter. Parce que tel vase nous rappelle une personne aimée disparue, parce qu’on a acheté tel bol lors d’un voyage marquant, parce qu’on associe telle statuette à un événement heureux de notre existence… Plutôt que de recoller les morceaux de la façon la plus imperceptible possible, à l’aide d’une glu qui ferait disparaître et oublier les jointures, le kintsugi invite à élargir les failles pour mieux s’en souvenir et à les magnifier en y coulant de l’or véritable, rendant la pièce d’origine encore plus précieuse mais aussi plus solide. La métaphore sous-jacente est puissante: il s’agit ni plus ni moins de transformer ses fragilités en force.

Apparu au Japon à la fin du XVe siècle, le kintsugi s’intègre dans la philosophie du wabi-sabi, soit “l’humilité face à la nature” (“wabi”) et “la sensation que l’on éprouve en regardant la patine qu’imprime le temps sur les choses” (“sabi”). Un courant qui est apparu en réaction à la surenchère de splendeurs luxueuses qui avaient cours lors des cérémonies du thé. Le wabi-sabi célèbre la beauté de l’imperfection assumée, les aspects bruts, irréguliers, craquelés, asymétriques des céramiques anciennes. Une esthétique qui a envahi nos tables et nos maisons depuis pas mal d’années, encore renforcée par la tendance du retour à l’artisanal, au fait main.

Morceaux en convalescence

Émilie Sommers est l’une des rares à proposer des initiations à cet art japonais en Belgique francophone. Elle y est venue pour se réparer elle-même lors du deuxième confinement. “J’avais déjà entendu parler du kintsugi parce que je donnais des conférences sur le perfectionnisme en entreprise et je l’évoquais dans ce cadre, dit cette esthète formée en thérapie brève et en hypnothérapie. En même temps que mon activité s’est effondrée, j’ai senti en moi une rupture intérieure et un profond découragement. J’ai fait des recherches sur cet art parce que j’avais besoin de m’entourer de beau pour traverser cette crise. J’ai contacté Jean Vinclaire, l’élève belge de Tsukamoto, maître kintsugi au Japon, qui a accepté de m’enseigner cette pratique.” Elle a commencé à réparer de la vaisselle ou des pots chinés mais aussi à proposer ses services à la demande, en prenant “en convalescence” les morceaux que tout un chacun lui apporte, en vue de rafistoler un objet chéri, mais aussi un lien ou une tranche de vie derrière. Autant savoir, le kintsugi est cher puisqu’il utilise de la poudre d’or authentique (9 carats). “Il faut compter entre 70 et 80 € la cassure. Si la théière est brisée en mille morceaux, le travail est titanesque et le prix plus élevé. Si elle est cassée en deux, ce sera beaucoup plus accessible”, précise l’experte en art de la résilience appliqué à la céramique.

kintsugi

© Unsplash

Lenteur et zénitude

Cette technique utilisée de manière professionnelle par certains restaurateurs d’œuvres d’art requiert précision, calme intérieur et surtout beaucoup de patience. Si on veut aller trop vite, cela ne fonctionne pas. “Les différents processus nécessitent pas mal de temps, poursuit Émilie Sommers. C’est intéressant de prendre conscience du fait que réparer concrètement un objet, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Et psychologiquement, c’est pareil pour la résilience. Ce n’est pas en tirant sur les feuilles d’un arbre qu’elles poussent plus vite. L’humilité par rapport au temps prend tout son sens.” Le kintsugi repose sur un enchaînement de gestes minutieux. La première étape consiste à “élargir la blessure” en ponçant et limant les deux bords à un angle de 45°. Une sorte de mise en exergue de la fêlure que l’on va “enluminer”. Cette tâche exige déjà plusieurs heures de travail. Pas de colle -synthétique ici, on assemble tout d’abord les éléments avec un mélange d’eau, de farine de riz, de terre de Jinoko et d’une laque composée de la sève d’un arbre au Japon, l’urushi. Entre trois et cinq jours de séchage sont à prévoir. Ensuite, au bistouri ou au couteau, on gratte pour enlever la matière superflue qui déborde. Il se peut que des creux et des trous se reforment à ce stade, donc il s’agit à nouveau de les reboucher et de les laisser sécher. “Après, on applique l’urushi noir, commente la formatrice. On le tire sur les cicatrices pour les rendre étanches et linéaires, régulières. En fonction de l’exigence de l’artisan, il arrive qu’il y ait parfois cinq couches et chacune d’elles met trois jours à sécher. On peut travailler une pièce des semaines, voire des mois.” Quand la “cicatrice” s’intègre parfaitement à l’objet, de manière homogène, il s’agit de poser l’urushi rouge, qui capte la poudre d’or saupoudrée dans des conditions d’humidité et de chaleur bien particulières. L’objet ainsi sublimé devient également beaucoup plus résistant. Au cours des formations que dispense Émilie Sommers, certains préfèrent s’en tenir à la technique, tandis que d’autres ont à cœur de travailler sur eux-mêmes. “On est à la limite de l’art-thérapie, en fonction des individus. Je partage bien sûr toute la psychologie et toute la philosophie qu’il peut y avoir derrière la pratique.” Ces initiations pour deux personnes maximum ont évidemment un coût important, vu la préciosité des matières premières, soit 700 € pour 4 sessions. Précisons enfin que cet upcycling de luxe s’effectue en principe sur de la céramique ou de la porcelaine, mais peut également être adapté au verre et au bois.

En pratique

Le livre: Kintsugi – L’art de la résilience, Céline Santini, First Éditions, 2018, 248 p., 13,95 €.

Les cours:  Atelier d’initiation par Émilie Sommers: les 31/1, 7/2 et 14/2, de 9h30 à 13h30. Court-Saint-Étienne. www.kintsugibruxelles.be ou Insta: @kintsugibruxelles.

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