Pascal Bruckner: "Se sentir minuscule dans un monde gigantesque"

Face à nos vies étriquées par l’angoisse et rétrécies par l’épidémie, le livre du philosophe français ouvre la porte au fantasme des cimes.

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Le télétravail n’a pas aidé. Les plus casaniers ont organisé leur journée autour d’un triangle d’or englobant la chambre, la cuisine et le bureau (quand ils ont la chance d’en avoir un). L’horizon s’est rétréci et le corps s’est rouillé. Marcher, courir, grimper, randonner, se promener, même les moins sportifs ont dû reconnaître qu’il était bon de s’y mettre. Lire le nouveau livre de Pascal Bruckner – Dans l’amitié d’une montagne. Petit traité de l’élévation – ne fera pas de nous des alpinistes, mais il peut nous aider à réfléchir sur le sens vital de l’espace et à renoncer à cette vie semi-carcérale qu’on s’impose sous l’emprise de la peur. Nous aider aussi à retrouver une dignité vestimentaire, le télétravail ayant fini par généraliser le port du jogging avachi et du sweat à bouloches, sorte de carapace ou de doudou pour grands. Dans la sociologie des loisirs, dans une société fascinée par la performance, la randonnée et la grimpe ont trouvé une place de choix. “Marcher, randonner, grimper, c’est très tendance, explique Pascal Bruckner, mais il faut faire la différence entre la tendance et la passion. C’est vrai, les gens ont décidé de récupérer leur corps, de sentir leurs jambes et leurs articulations. C’est une bonne chose, même si, chez certains, il y a cette tentative panique de garder la forme. À Paris, aux abords des jardins publics, vous avez beaucoup de gens avec des bâtons et des sacs à dos – et vous vous demandez où ils vont: ils vont faire leurs courses.”

À  73 ans, le philosophe français se mesure à la montagne depuis plus de trente ans – même si, depuis sa plus tendre jeunesse, il pratique le ski et se passionne pour la neige, “une gomme à effacer la laideur du monde”. Métaphore de l’existence, la montagne est donc une passion qui sert à se sentir ouvert au monde. “Il y a une sagesse du sommet qui suppose qu’il n’est qu’une étape pour d’autres cibles à gravir, commente-t-il. C’est la vie. La vie est une suite de défis qui ne s’arrêtent jamais. Quand il n’y a plus de défis à surmonter, alors c’est game over, le jeu est terminé.” Il n’en est pas encore là, le corps debout et toujours prêt à se dépasser malgré une récente opération du ménisque droit,” après m’être fait opérer du ménisque gauche il y a quatre ans”.

Monter pour redescendre. Car faire de la randonnée ou s’adonner à la grimpe, c’est bel et bien se jeter tout entier dans le dépassement de soi. C’est se regarder en train de synchroniser son souffle au rythme de l’air et sentir l’effort faire vibrer son corps et son âme.  Car, dans le fond, à quoi ça sert de monter une pente si c’est pour la redescendre? “À rien, répond Bruckner. Ça ne sert à rien. C’est pour la beauté du geste, même si ça sert à vivre une expérience de transformation de soi et de dépassement. Et c’est une chose qui n’a pas de prix. Être prêt à endurer tant de souffrance – porter des choses si lourdes, connaître tant de contrariétés -, c’est parce que le résultat final dépasse infiniment les petites douleurs qu’on peut connaître. On va chercher au sommet, non pas une victoire facile, mais une sorte d’éblouissement qui nous poursuit longtemps après.” Un vertige de soi qui se reflète dans la peur du vide et la manière de la dompter.  “Je n’aime pas le vide, mais un jour que j’y étais confronté, un guide m’a dit de le regarder car c’était le seul moyen de le surmonter, raconte le philosophe. Depuis, quand je me retrouve dans ce genre de situation, j’évite la panique en me posant des questions très pratiques.  Comment descendre? Quelle corde? Comment l’attacher?” Pascal Bruckner avoue ne pas être “un grand grimpeur”. Il n’en demeure pas moins un assidu de la grimpe et connaît presque comme sa poche les lieux mythiques de la montagne. “Ma scène primitive, c’est les Alpes, dit-il.  Les Alpes autrichiennes, les Alpes suisses, la région du massif du Mont-Blanc où je vais très souvent. Mais j’aime beaucoup aussi le Val d’Aoste, les Vosges et le Jura, les Pyrénées qui sont magnifiques. Sinon j’ai fait quelques autres montagnes lors d’un trek au Népal, des volcans à Java, à La Réunion, en Martinique.”

Malgré le titre de son livre – emprunté à Jean Giono -, la montagne peut être tout sauf amicale. “La montagne peut être méchante. On connaît des orages et des tempêtes. Les orages et la foudre sont ce qu’il y a de plus terrifiant en montagne. Quand le paysage idyllique du matin accueille un ciel plombé, que les nuages foncent sur vous et qu’il faut redescendre, trempés sous la foudre. Et là, on est un grain de sable face aux éléments déchaînés. On est très prudents, mais c’est ça aussi l’excitation de la montagne: se sentir minuscule dans un monde gigantesque.” Ce qui est toujours mieux que de se sentir, comme c’est le cas en télétravail, minuscule dans un monde réduit car, comme le dit Pascal Bruckner en conclusion de notre rencontre, “le confinement a rendu le spectacle des sommets plus cher depuis qu’on a été prisonnier de sa maison et de son quartier”.

pascal bruckner

Dans l’amitié d’une montagne, Pascal Bruckner, Grasset, 185 p.

Pour aller plus loin

D’autres livres d’auteurs passionnés par la montagne qui ont récemment marqué l’actualité.

Les flammes de pierre – Jean-Christophe Rufin
Un chant à la beauté de la montagne et aux délices des cimes à travers l’histoire sentimentale qui lie un guide et une Parisienne en quête de sensations. Par un vrai fou de montagne qui habite à Saint-Nicolas-de-Véroce dans le massif du Mont-Blanc. Gallimard, 346 p.

Les huit montagnes – Paolo Cognetti
Magnifique récit d’amitié entre deux adolescents qui, devenus des hommes, restent liés par les paysages montagneux qui ont vu naître leur affection.  Le roman a décroché le prix Médicis étranger en 2017. Le Livre de Poche, 288 p.

Impossible – Erri De Luca
Un homme gravit un sentier escarpé dans les Dolomites et tombe dans le vide. Derrière lui, un autre grimpeur donne l’alerte… Que s’est-il passé là-haut? Une énigme dans le vaste silence de la nature – entre le ciel et la montagne. Gallimard, 176 p.

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