Le skateboard, un sport olympique

De la contre-culture aux Jeux olympiques de Tokyo, de la sphère alternative au loisir familial, la planche à roulettes vire sa cuti, séduit les pouvoirs publics et abolit les frontières du genre et  de l’âge. Phénoménal.
 

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Les bad boys du Mont des Arts à Bruxelles, berceau du skate belge, en perdraient l’équilibre. Objet gravitationnel anticonformiste, fleuron de la culture urbaine, le skateboard sort de l’ombre. Fini de “trickoter” (réaliser des petits tricks – des figures) sur les escaliers des squares ou les rampes des centres commerciaux. Fini de jouer au chat et à la souris avec la police ou les vigiles. D’Anvers à Louvain-la-Neuve, les skateparks poussent comme des champignons, et les parents n’y trouvent plus rien à redire.  Comble de la consécration, la discipline s’invite au programme des Jeux olympiques de Tokyo ce week-end où deux Belges sont même qualifiés. Un doublé historique que l’on doit à Axel Cruysberghs, 26 ans, qui vit à Los Angeles – la Mecque de la glisse -, et Lore Bruggeman, 18 ans, étudiante en communication à l’UGent. De quoi booster les inscriptions dans les stages de skate cet été? La vague déferle en tout cas sur tout le pays. C’est même l’un des sports qui a le plus progressé durant la pandémie. “Il y a eu un effet Covid, confirme Martin Ophoven, auteur du blog skateboardingisnotacrimeblog. Toutes les activités en intérieur et les sports d’équipe ont été à l’arrêt, les écoles ont fermé, et de nombreux gamins ont commencé le skate pour tromper leur ennui.” Même son de cloche chez Serge Werdefroy, skateur de la première heure et gérant de l’enseigne nivelloise InRevolta qui l’affirme: “Quand les magasins ont fermé, les ventes en ligne ont explosé”. Le skate explose les ventes et décloisonne le genre. “Plein de filles se lancent dans la discipline, se réjouit Martin, et je vois de plus en plus de quadras ou de quinquas qui reprennent leur planche – comme je l’ai fait – ou montent dessus pour la première fois.” Du jamais vu.  “Un client sur trois qui passe la porte avec son fils ou sa fille s’achète aussi une planche pour lui, précise Serge Werdefroy. Le skate n’est plus un sport marginal.” Du côté de l’ASBL La Skatoria, hyperactive dans la promotion de la discipline en Brabant wallon, on confirme: “La demande pour nos stages et nos démonstrations a tellement explosé qu’on se passe désormais de publicité, exulte Antoine Ramet. Aujourd’hui, nos animations sont mixtes. Et les parents ne se contentent plus d’inscrire leurs enfants mais prennent eux-mêmes des cours pour pouvoir les coacher par la suite”. 

34 nouveaux skateparks

Les skateurs des années 90 et 2000 effrayaient les badauds, décapaient les bancs publics et bricolaient des modules dans des squats enfumés par les volutes de shit. Aujourd’hui, les filles s’y mettent, les vieux s’y remettent et les parents se font un réel plaisir d’accompagner leurs enfants au skatepark. Mais que diable s’est-il passé? “Le regard sur ce sport a changé, poursuit Antoine. À commencer par celui porté par les pouvoirs publics. Aujourd’hui, on doit même refuser des demandes d’animation de la part des communes.” Si l’image a changé, c’est aussi, et surtout, parce que le skate a quitté la rue où il était rarement le bienvenu pour se tracer une nouvelle voie.  L’explosion de la demande est liée à l’offre de skateparks. Une offre pléthorique! En Flandre, des terrains de jeu défraîchis (Wevelgem, Marke) s’offrent une cure de jeunesse, de nombreux autres sortent de terre, comme à Roulers ou à Anvers. “Sur les deux dernières années, recense Serge, trente-deux skateparks ont été construits en Flandre!” -Phénoménal. Tandis que la Wallonie en a inauguré… deux – à Mons et à Louvain-la-Neuve. “C’est assez archétypal de la situation belge, déplore Martin. La Flandre se donne les moyens, bâtit des dizaines de skateparks, crée une fédération et envoie deux skateurs aux JO. La Wallonie, elle, peine déjà à financer l’Adeps, sa première institution sportive…” Mais le sud du pays compte lui aussi surfer sur ce tsunami. “La Flandre est plus structurée mais ça commence à bouger de notre côté de la frontière linguistique, s’enthousiasme Serge. On est en train de préparer une fédération et plein de skateparks ou d’extensions sont en projet – à Wavre, Genappe, Seneffe,… 250.000 euros ont été débloqués pour construire un espace à Braine-l’Alleud. Il est grand temps car nous avons des milliers de skateurs en Wallonie, dont certains, de très haut niveau, manquent de visibilité.” 

Le nouvel espace de Louvain-la-Neuve est emblématique de l’énergie folle déployée par des collectifs de passionnés pour redorer l’image de leur pratique. Il a fallu dix ans de lutte acharnée pour faire sortir ce skatepark de terre. “Nous avons dû déstigmatiser le skate, explique Antoine, l’un des pilotes du projet louvaniste. Les plus grosses réticences des pouvoirs publics étaient les nuisances sonores et la récupération potentielle du skatepark par un “public de rue” qui se serait réuni là pour autre chose que la pratique de ce sport.” Une consultation citoyenne a été lancée afin de convaincre les autorités et les riverains du bien-fondé de ce projet. “On a bien expliqué que les skateparks en béton, contrairement à ceux en bois, ne font presque pas de bruit, et il a été décidé de ne pas éclairer les lieux durant la nuit pour éviter les rassemblements.” 

ADN et résistance

Reste que des riverains ont contesté le projet devant le Conseil d’État. Avec deux ans de procédures à la clé. Après dix ans de négociations, le skatepark de Louvain-la-Neuve a ouvert ses portes il y a deux semaines. Un nouvel espace littéralement pris d’assaut. “Saluons l’initiative, reconnaît Martin, ce skatepark est bien pensé, mais trop petit pour satisfaire la demande en plein boom. D’autant que Louvain-la-Neuve est l’une des villes les plus jeunes du pays. Quand on voit l’espace consacré aux hockeyeurs, celui dédié aux skateurs est ridicule.”  Cet été, des skateparks éphémères s’invitent dans les communes wallonnes les plus huppées comme Lasne ou La Hulpe. Et un projet est également en cours à Rixensart. De quoi enterrer le côté subversif du skate? Dans les rues, la résistance s’organise. “Certains skateurs ne sont pas attirés par ces nouveaux espaces rutilants en béton lissé, remarque Martin. C’est trop familial. Ceux-là restent focalisés sur l’ADN du skate: tenter de trouver une voie dans l’espace urbain, une rampe d’escalier, un plan incliné, un trottoir. Ces pratiquants voient ces skateparks comme de vulgaires plaines de jeux où ils n’ont pas envie de jouer. Mais de nombreux autres amateurs mixent les deux disciplines selon leurs envies. Ainsi, quand je vais à Louvain-la-zeuve avec mes enfants, on roule autant dans le skatepark que sur les marches de la place des Wallons…” Une vision non manichéenne partagée par Serge mais aussi par Antoine. “Oui, il y a de nombreux résistants – notamment à Louvain-la-Neuve, ville en chantier perpétuel et donc un gigantesque spot à ciel ouvert. Mais une foule de skateurs se limitaient aussi à faire du street par manque d’espaces dédiés, de rampes, de bowls (des “piscines”), et ce parc a donc permis de désengorger le piétonnier de tous ces skateurs.

Pour aller  plus loin

Ride all day  Ambiance old school et musique skate garage? Vous êtes dans le shop d’Yves Tchao, skateur du Mont des Arts depuis près de quatre décennies!  Rue Saint-Jean 39, 1000 Bruxelles. www.facebook.com/RADskateshop

InRevolta  Serge, acteur hyperactif de la scène belge, met un point d’honneur à sélectionner des marques de planches européennes et écoresponsables.  Rue de Namur 10, 1400 Nivelles. www.inrevolta.com 

L’usine skateshop  À 10 kilomètres du skatepark montois, cette enseigne passionnée affiche un mur de planches et une collection impressionnante de fringues et d’accessoires. Un must. Avenue du Parc d’aventures scientifiques 31,  7080 Frameries. www.facebook.com/lusineskateshop

Le Grand Large  Un skatepark de 1.500 m2 de béton armé avec un espace “street” et un “bowl” unique en Belgique.  Site du Grand Large, 7000 Mons.

Louvain-la-Neuve  Tout juste inauguré, ce petit skatepark en béton lissé de 500 m2 orienté “street” propose différents modules.  Boulevard Baudouin Ier, 1348 Ottignies – Louvain-la-Neuve.

Jodoigne  Construit, agrandi et rénové à l’arrache par des ¬passionnés, ce skatepark affiche un gigantesque “bowl” en béton et quelques modules. Sublime.  Chaussée de Tirlemont 85, 1370 Jodoigne.

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