Faire avec la colère

Frustration, impuissance, enfermement, le confinement en exténue plus d’un. Partout, la colère gronde. La colère mène à la haine, la haine à la souffrance, disait Maître Yoda à Anakin. Il est temps de faire la paix avec cette émotion essentielle.

Faire avec la colère

Liège, un soir de novembre dernier. 150 personnes manifestent pour dénoncer le couvre-feu et, plus généralement, les mesures destinées à endiguer la propagation du coronavirus. Au premier rang, une banderole géante proclame ”Vous n’étoufferez pas notre colère”. Les polémiques s’enchaînent, la colère fait feu de tout bois. Sans doute parce que beaucoup cherchent désespérément à l’évacuer, sans prendre le recul sur ses causes. Le documentaire Derrière nos écrans de fumée (The Social Dilemma), récemment mis en ligne sur Netflix, montre l’addiction au négatif, l’engrais fourni par les médias sociaux aux émotions sombres et la polarisation de la société, sans nuances, qu’elle entraîne. Le phénomène semblait américain… On constate qu’il se répand chez nous comme une traînée de poudre à canon. On pourrait voir la colère comme un poison, qui pollue l’existence, les relations et la santé mentale. Erreur, insistent les spécialistes. Cette émotion primaire est normalement très utile, comme le souligne Dimitri Haikin, psychologue et directeur de Psy.be. ”C’est l’émotion que la nature nous a donnée pour nous signaler que nous sommes dans un état de frustration ou que nous sommes blessés par une injustice. Elle est très saine. Elle nous permet de poser des limites. En l’exprimant, on rétablit un sentiment de justice à l’intérieur de soi. Elle permet de digérer la frustration. Même si le problème n’est pas réglé, pouvoir l’exprimer permet d’aller mieux. Il faut prendre soin de sa colère, c’est l’émotion guérissante par excellence.” Travailler sa colère, c’est comprendre son fonctionnement qui procède en trois étapes: charge, tension, décharge. Le ressenti s’accumule, jusqu’au point critique, puis doit s’évacuer pour passer à autre chose. Pour s’en débarrasser, il faut qu’elle sorte. Sinon, elle s’accumule à l’intérieur de soi et fait des dégâts. Trouver des portes de sortie pour l’émotion, c’est une question de santé mentale.

Canaliser, accepter, ne pas nier

L’usage voudrait qu’on réprime sa colère. Dès lors, elle ne trouve pas de manière efficace pour s’exprimer, jusqu’à tourner en pathologie. On repère quatre réactions toxiques à sa négation. La colère étouffée, qui rend la personne incapable de se défendre et de faire respecter ses limites, avec les conséquences sur l’estime de soi que l’on imagine. La colère rétro-réfléchie, qui se retourne contre soi et peut engendrer jusqu’à des dommages physiques (ulcères…). La colère défléchie, qui dérive sur autre chose que son but initial. Et enfin la colère hypertrophiée, qui se déchaîne dans l’excès et la violence. Si elle ne s’exprime que par un de ces biais, de façon systématique, il est important d’entreprendre un travail sur soi, accompagné par un psychologue.

Sortir la bête de soi

Il faut la dire. Mais pas n’importe comment. C’est là qu’intervient la fameuse communication non violente. ”Pour exprimer sa colère correctement, on gagne à recourir à ces outils, souligne Dimitri Haikin. On procède en quatre étapes: énoncer les faits et le ressenti qui en découle, de là exprimer un besoin, puis terminer par une issue positive qui rétablit la relation entre les deux parties. Exemple: un père à son fils…“Quand ça fait la troisième fois que je te demande de venir à table et que tu ne me réponds pas, je me sens transparent, impuissant. Je te demande la prochaine fois de me faire signe, de rétablir un contact, pour que l’on puisse partager un repas serein en famille”.” Effectivement, cela sonne mieux qu’une beuglante… Reste qu’organiser ses idées en discours rationnel et bienveillant semble mission impossible lorsqu’on fulmine et imagine mille façons de cuisiner un rôti d’adolescent à la broche. C’est qu’il faut aussi laisser mijoter avant de servir. ”C’est une émotion qui doit tiédir. Il faut prendre un temps pour temporiser, revenir à quelque chose de calibré dans son expression. Pour ce faire, on a à disposition des outils de décharge pour laisser sortir le trop-plein. Certains vont crier dans leur voiture, frapper un sac de boxe, claquer une porte et sortir faire un tour. Marcher, courir, faire du sport, ce sont des outils très recommandés. On peut aussi recourir à la méditation, à la cohérence cardiaque pour gérer l’impulsivité.” Puis revenir et verbaliser. Et enfin décrypter. Pour recourir à la communication non-violente il faut toutefois un interlocuteur. Quelqu’un à qui faire part de son ressenti. Mais face à la situation actuelle… À qui parle-t-on? Qui pour entendre, accueillir, comprendre la frustration quotidienne? ”On prive les gens de leurs habitudes, de leurs désirs de voyages, de restaurants, de consommation, de beaucoup de sources de plaisir. C’est l’émotion tout à fait adéquate par rapport à la situation” rassure le psychologue. Ajoutez à cela l’autre ingrédient qui la fait bouillir plus vite qu’une casserole de lait: le sentiment d’injustice, que beaucoup ressentent face aux restrictions dictées par la nécessité de circonscrire le virus: les différences de politique entre les pays voisins, le choix de “l’essentiel” et du ”non essentiel” (terminologie pas des plus heureuses), les exceptions…

Laisser refroidir la cocotte-minute

Autant d’éléments face auxquels le citoyen n’est qu’impuissance. ”Les hommes politiques ne reconnaissent pas la légitimité de cette colère dans leurs discours. Ils appellent à la responsabilité, affirment comprendre la population… Mais ils n’ont pas appris à utiliser leur intelligence émotionnelle pour mieux se faire entendre. Alors la colère s’exprime en rébellion, en organisant des fêtes clandestines à 45 comme on l’a vu récemment, ou en devenant complotiste. La colère et l’impuissance engendrent la rage, qui peut faire basculer vers la violence. C’est la colère qui ne peut pas se dire. Quand on rage, quand on voit rouge, on est hors de soi, on perd le contrôle de ses émotions, on les retourne contre l’autre.” On n’est plus en état de comprendre que c’est la situation qui agit sur notre comportement. On en veut aux autres, on part dans des positions extrêmes, parce que la prise de recul n’est plus possible. Le racisme procède de ce mécanisme, cite en exemple Dimitri Haikin. “Un raciste se trompe de colère. Chaque fois que j’ai été à la rencontre de racistes autoproclamés et fiers de l’être, j’ai découvert dans leur histoire une énorme rage contenue face à une situation tellement cristallisée qu’elle a dû trouver un objet pour s’exprimer, ici, l’étranger.” La violence n’est pas de la colère, c’est de la rage non contenue, résultat d’une incapacité à réguler ses émotions. Sur les réseaux sociaux, la colère explose parce qu’il n’y a pas d’arbitrage. ”On part vite dans des escalades symétriques”, met en garde le spécialiste. On s’agace, on se parle mal, on s’insulte, on se répond, sans fin, dans le jugement, voire la haine. ”C’est ce qu’il ne faut jamais faire face à la colère de l’autre. Bloquer son expression en rajoute une couche. L’autre se sent encore plus impuissant, inaudible, incompris…” La colère est un sentiment contagieux. Cette émotion a vraiment besoin d’espace. ”Quand quelqu’un est en colère, il ne faut surtout pas aller vers lui, le prendre dans ses bras, lui dire de se calmer. Il faut le laisser libre de se libérer. Je conseille de se mettre à côté de lui, sans le regarder. L’absence du contact visuel aide à l’expression du ressenti.” Il faut donc aussi se
protéger soi, en se rappelant l’adage ”Don’t feed the troll
”. Dès lors, s’éloigner du centre névralgique, se mettre un moment en pause, marquer une limite face à une controverse qui dégénère est clairement une attitude essentielle.

La cohérence cardiaque, technique à cultiver

Le corps se met, lui-même, en colère. Le coeur s’accélère, la tension artérielle augmente. Contrôler ces manifestations physiques permet de trouver des solutions d’apaisement. On conseille un travail de fond, selon la méthode du 3.6.5: trois fois par jour, effectuer six respirations par minute (ce qui veut donc dire une respiration toutes les 10 secondes, inspirer 5 secondes, expirer 5 secondes) durant 5 minutes, assis, dos droit. Les bénéfices se font ressentir durant 4 heures. Des applications en ligne et des vidéos pratiques existent sur Youtube. Dimitri Haikin propose également des ateliers d’initiation.

Pour aller plus loin

Cohérence cardiaque 3.6.5 Livre de David O’Hare sur la pratique antistress de la cohérence cardiaque. Éditions Thierry Souccar, 112 p.

Consultations Pour des consultations spécialisées dans la gestion de la colère et des thérapies par la marche en forêt: www.walkyourmind.com

Le site de Florence Servan-Schreiber On y trouve des vidéos et guides pour pratiquer la cohérence cardiaque. www.florenceservanschreiber.com

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