On reste à la maison

Le confinement nous a tous pris de court. Nous sommes confrontés à une situation qui nous force à revoir notre mode de fonctionnement dans un espace domestique pas prévu pour accueillir l’école et les réunions de bureau.

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Rester à la maison, c’est bien. Être contraint de rester à la maison, c’est autre chose. Flâner seul dans son canapé avec un bouquin est un plaisir. Travailler à domicile avec, à l’autre bout de la table, sa compagne ou son compagnon qu’on n’a jamais vu autant s’exciter au téléphone avec un collègue est une expérience inédite. Ne parlons pas des enfants auprès de qui il faut – c’est nouveau, ça vient de sortir – remplacer l’institutrice ou faire le pion aux heures de classe. Dans cette réflexion subite autour de l’organisation du confinement, un livre refait surface et éveille la curiosité: Chez soi, de Mona Chollet, l’auteur du récent best-seller féministe Sorcières (plus de 200.000 exemplaires vendus). Exploration de l’art d’être casanier et des nouvelles manières de s’informer entre quatre murs, l’ouvrage est tellement recherché que Mona Chollet a réagi en postant un lien sur Facebook afin de permettre aux internautes de le lire gratuitement. L’intérêt que suscite ce texte est clairement évocateur des questions que tout le monde se pose sur la façon de redistribuer l’espace et les rôles à la maison et sur la nécessité d’inventer de nouveaux gestes permettant de mieux vivre une cohabitation inhabituelle. Sous-titrée Une odyssée de l’espace domestique, l’étude de Mona Chollet décrit un goût particulier pour les plaisirs en chambre qui ne relèvent pas seulement de l’affectif ou du passe-temps, mais aussi du travail et de la recherche d’informations. En guise de coming out, la journaliste écrit: “J’appartiens donc à cette espèce discrète, un rien honteuse: les casaniers, habitués à susciter autour d’eux la perplexité, voire la pitié ou l’agressivité, et qui, avec le temps, apprennent à s’accommoder stoïquement des sarcasmes de leurs proches”. Bel aveu qui, dans les circonstances actuelles, n’en est plus vraiment un et mute plutôt en conseil à la population. Tout le monde – ou presque – a rejoint le camp de Mona Chollet et découvre ce que certains ont assimilé depuis longtemps – le bonheur de ne pas bouger et la satisfaction de tout faire sous son toit. Outre des considérations sur le marché du logement et les réalités économiques que suppose avoir un chez-soi, Mona Chollet, très connectée, souligne les bienfaits d’Internet qui – et ça n’a jamais été aussi vrai et nécessaire qu’aujourd’hui – permet de rester lié aux autres. Le livre déploie donc aussi une “description des bienfaits de la réclusion domestique en tenant compte des chamboulements qu’y provoquent Internet et les réseaux sociaux”. Il y a quatre ans, à la parution de Chez soi, très intrigués par la pertinence du propos et la qualité du livre, nous avions interviewé Mona Chollet qui,  entre les lignes, recommandait déjà le droit au ralentissement. “J’avais envie de montrer qu’être casanier, c’est une autre manière de s’intéresser au monde, nous expliquait-elle, cassant d’emblée l’idée selon laquelle  celui qui aime rester à la maison est dans une posture de repli. Être casanier, c’est installer un autre rapport au monde extérieur, un autre rythme qui nous permet de mieux réfléchir. Je pense qu’on a besoin de ce temps pour résumer ses pensées, laisser décanter ce qu’on a vécu, faire le point sur sa vie…”

L’enfer c’est les autres?

Ces mots d’il y a quatre ans résonnent avec l’épisode de crise que nous traversons et qui pourrait nous pousser à faire des constats. Pourquoi ne pas profiter du moment pour repenser notre manière de travailler, de consommer, voire d’aimer, mais aussi notre rapport aux autres et à la solidarité? En évoquant la réception de son livre, Chollet nous disait qu’il semblait être “déculpabilisant pour des gens qui ne sont pas toujours dans une logique guerrière de compétition”. C’est peut-être aussi le moment de s’arrêter et d’essayer de comprendre – ou simplement de voir – ce qui se cache derrière cette “logique guerrière de compétition”… Dans le même ordre d’idées, nous apprenons à freiner nos envies de sorties – plus de restaurants, plus de bars, plus de cinémas, plus de théâtres, plus de magasins. Tout cela a été instantanément dévié vers la maison, Mona Chollet pointant lors de notre entretien le déplacement (entamé grâce aux nouvelles technologies) d’un point à l’autre de l’économie des loisirs… “Il faut bien constater, disait-elle, que bon nombre d’activités que l’on faisait hier à l’extérieur – faire du shopping, aller voir un film au cinéma… – ont été rapatriées à l’intérieur de la maison. Je le constate, je ne le déplore pas, mais du coup, la maison prend une dimension particulière. On constate d’ailleurs que les normes de superficie pour les appartements ont tendance à se réduire alors que les gens passent plus de temps chez eux.” Dans cet espace qui se réduit, les familles se sont retrouvées confinées du jour au lendemain. En quatrième semaine, les blagues sur Shining ne font franchement plus rire et dans The Walking Dead, il y a, au moins, des zombies à tuer. Ici, la vie quotidienne vire au huis clos du théâtre de l’absurde. On évoque le risque de burn out parental, de violences conjugales et familiales… Pour Dimitri Haikin, psychologue et directeur du site Psy.be, cela passe par une bonne hygiène relationnelle et la distanciation… familiale. L’être humain est un animal territorial. “Le sentiment d’avoir son espace fait partie des besoins essentiels, des conditions de base de la sécurité, insiste Dimitri Haikin. Chacun doit pouvoir s’isoler, s’évader des contraintes qu’impliquent les relations sociales.” L’enfermement en famille ou en couple ajoute une difficulté supplémentaire à la situation: les intrus, ce sont les personnes que l’on aime le plus au monde. Ils nous piquent la bande passante, traînent dans notre paysage, mangent nos yaourts, sont partout, même aux toilettes qui étaient pourtant notre dernier havre de paix fermé à clé. Ils parlent, piaillent, se disputent…

Ne pas envahir, please

La culpabilité de devoir admettre que ses enfants, son conjoint tapent sur le système ajoute du stress à la Cocotte-Minute. Ces sentiments sont, pour certains, inconcevables et semeurs de doutes. S’aime-t-on si l’on s’insupporte au bout d’une semaine? La réponse est oui. Le couple fusionnel heureux n’existe pas, à part au cinéma. “Prendre soin de soi et de son besoin de solitude n’est pas exclure son conjoint, au contraire, précise le psy. Par contre, il faut impérativement verbaliser, expliquer ses réactions. Lorsqu’on met des boules Quiès pour se concentrer, on ne se ferme pas à l’autre. Cela peut être compris, si c’est dit.” Même après deux semaines, on peut entamer ce dialogue… Mais comment fait-on si l’on n’a qu’un seul bureau, voire aucun? Il faut prévoir un poste de travail mobile, que vous pouvez installer sur la table et évacuer au moment des repas et durant la soirée, de façon à séparer les moments de télétravail, durant lesquels cette zone vous appartient, et les périodes de pause, où elle redevient espace commun. Gardez ces espaces rangés et propres, pour ne pas créer un stress supplémentaire. “La chambre, le salon devraient rester des endroits d’apaisement, de repos du cerveau ou de récréation”, insiste le psy.
 Si vous n’avez pas le choix, sauvez au moins le lit! Le territoire n’est pas que géographique. Le bruit de l’autre est aussi une invasion dans notre bulle. Exploser de rage n’a jamais aidé. Suggérer à chacun d’utiliser un casque à certaines périodes de la journée pourrait régler bien des tensions… Le temps, les tâches ménagères, les prérogatives domestiques sont aussi des composantes territoriales symboliques. “Il faut y travailler pour que chacun se sente respecté dans ses propres espaces personnels, conclut Dimitri Haikin. Cela implique des règles d’hygiène relationnelle. Je conseille d’organiser, en famille, des colloques réguliers et apaisés, avec un bâton de parole, pour mettre en place et corriger le fonctionnement relationnel. Il faut trouver ensemble les moyens de faire ensemble que chacun se sente respecté.”

Conseils de vie

S’informer Cadrer les news anxiogènes. Faites des repas “Covid-19-free”, où l’on n’aborde pas le sujet. Limitez les infos à un seul JT.

Marcher Seul ou à deux, “la marche est l’occasion idéale pour une discussion de fond”, suggère Dimitri Haikin.

Ne pas se mêler Éviter de jouer au coach avec son conjoint. Ne pas se mêler de son fonctionnement professionnel, de sa consommation de café, de ses habitudes sur les réseaux sociaux. Et ne pas regarder son écran pendant les périodes de boulot!

Lâcher prise “Les enfants ont besoin de parents apaisants, inspirants et structurants, résume le psy. Il faut éviter de se transformer en prof et faire le forcing, être plus permissif en ce qui concerne les écrans, dans un cadre d’utilisation fixé au préalable.”

Pour aller plus loin

Chez soi Suissesse, Mona Chollet est journaliste au Monde diplomatique. Elle se distingue par son discours féministe qu’elle a développé dans Beauté fatale et dans Sorcières, best-seller sur la stigmatisation des femmes à travers les époques et de la sorcière, figure de puissance. La Découverte Poche, 325 p. Pour lire gratuitement Chez soi:www.editions-zones.fr/lyber/chez-soi

Le site Psy.be Psy.be a mis en place des consultations gratuites online sécurisées pour le personnel soignant. Pour prendre rendez-vous: www.psy.be. On trouve également sur la plateforme des séances de méditation pro, accessibles à tous. Conflits de couples: le modèle de la territorialité humaine Alfons Vansteenwegen À lire dans les Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 2006, sur Cairn.info.

 

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