Jamais sans son doudou?

Certains enfants semblent incapables de se passer de cet objet fétiche et leurs parents sont même prêts à tout pour retrouver un doudou perdu. Pourtant, ce qu’ils interprètent comme un drame ne l’est pas forcément pour leur bambin.
 

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Lorsque le petit dernier de la famille est né, les proches lui ont offert un premier cadeau, sans doute une peluche ou un vêtement. Cette attention semble anodine. Elle pourrait pourtant affecter sa vie entière. Lors de ses premiers jours, il ne s’en préoccupera pas. Mais quelques semaines plus tard, il transformera probablement l’un de ces objets en “doudou”. En Belgique, selon une étude menée sur 1.000 enfants par le docteur en psychologie Christophe Janssen (UCL), au moins deux bambins sur trois en possèdent un. Il ne s’agit pas forcément d’un ours en peluche ou d’un bout de tissu. Il est ainsi probable que le tiers restant utilise en fait aussi un élément d’attache, mais sous la forme d’un animal de compagnie, voire d’un être humain. “Il ne faut pas interpréter le choix de l’enfant, prévient le spécialiste. Il prend Le doudou est essentiel au bon développement des bambins pour deux raisons. Premièrement, ces derniers se repèrent principalement grâce à leur odorat. C’est pourquoi il est déconseillé de laver la chose fétiche. “Après le premier anniversaire, ne plus la laver n’a pas vraiment d’intérêt. J’ai vu des parents le faire et l’enfant s’en portait très bien”, rassure le psychologue. Il faudrait pour cela habituer l’enfant à s’en séparer régulièrement, le temps du lavage. Deuxièmement, à la naissance, l’enfant pense être le monde et le maîtriser. Ce n’est qu’ensuite qu’il comprend qu’il n’en a pas le contrôle. Cette prise de conscience se fait progressivement et l’objet fétiche va jouer un rôle d’intermédiaire et de transition. Il a par conséquent une fonction rassurante. Les enfants peinent notamment à s’endormir sans lui. Car dormir, continue Christophe Janssen, c’est entrer dans un nouveau monde. “Au réveil, l’enfant sait que le monde est encore là au complet, car le doudou est bien là.”

Nounours avant maman

À chaque coupure, lorsqu’il quitte ses parents pour la crèche, il agrippe alors naturellement son bout de tissu. Il se tourne même parfois vers lui avant de saluer sa mère ou son père en fin de journée. “Les parents pensent que leurs têtes blondes ont besoin de leur doudou quand ils ne sont pas là. C’est faux. On remarque en fait que dès qu’ils sont partis, ils le lâchent très vite. Il n’est utile que dans ce moment de transition. C’est un fil conducteur qui permet de passer d’une étape de la journée à une autre.” Le doudou aide également à exprimer leurs émotions, qu’elles soient positives ou non. “Les enfants doivent pouvoir le mordre et le déchiqueter, comme le câliner et le cajoler. Il ne faut pas s’inquiéter s’ils le maltraitent. Ça ne va pas les rendre violents. Un enfant a des pulsions agressives. Il doit les exprimer.” Mais le doudou vaut bien plus que ça. Il a une aura sacrée, voire magique pour toute la famille. Lors de ses recherches, Christophe Janssen en a rencontré beaucoup. Il illustre: “Les parents humanisent l’objet. Une mère m’a expliqué: “Au début, mon bébé dormait avec nous. Ensuite, il a eu son lit, puis sa propre chambre. Mais il a tout de suite eu son doudou. Il a donc toujours dormi avec quelqu’un. Enfin… quelque chose. Vous me comprenez””. Ce n’est que dans cette considération partagée qu’il acquiert sa valeur incommensurable. Au point que lorsqu’il disparaît, c’est le drame. Sur Internet et dans les crèches, les annonces de recherche ne manquent pas. À la première lecture, on a même l’impression qu’on recherche un être vivant. Certaines affiches font parler l’ours en peluche qui souhaite “retrouver sa maison”. Alors les parents sont souvent prêts à tout pour retrouver ce “membre de la famille”, même à payer une fortune (voir encadré). Le docteur en psychologie rassure: “Une perte ne provoquera pas de traumatisme, au pire une tristesse ou une légère colère passagère. Dans la plupart des cas, les parents sont les plus inquiets. Or s’ils se disent “ça va être terrible si on ne le retrouve pas”, les enfants vont agir en conséquence. Il arrive qu’un vrai traumatisme apparaisse. Le problème ne vient alors pratiquement jamais de cette perte. Elle cache une insécurité ou une angoisse plus profonde”. Il ne faudrait pas non plus s’inquiéter de voir son enfant traîner son doudou trop longtemps. Le psychologue conseille de ne jamais le lui retirer de force sous prétexte qu’il serait trop vieux. Il faut évidemment lui apprendre à l’utiliser au moment opportun, à le laisser à la maison ou dans le cartable avant de se rendre à l’école. Mais s’il en a encore besoin au moment où ses copains de classe le délaissent, il n’y aurait pas de quoi s’inquiéter. “On utilise encore des processus transitionnels à l’âge adulte. C’est typiquement le cas des couples d’étudiants dont l’un part en Erasmus et l’autre dort avec son vêtement. Cela permet d’assurer le lien. C’est en outre le cas des objets à forte “valeur sentimentale” qui apparaissent après un décès. Ce sont, comme le doudou, des indices de fragilité, d’un vide relationnel.”

doudous-perdus.fr

Les magasins de jouets ont tous vécu cette situation au moins une fois. Ils commercialisent une gamme de peluches avant de la retirer des rayons. Quelques mois plus tard, les parents reviennent solliciter les vendeurs dans l’espoir de retrouver une copie identique de l’ourson que leur petit bout a égaré. La recherche est rarement concluante. Certains lancent alors un appel sur Facebook où les groupes dédiés pullulent (“SOS Doudou perdu en Belgique”, notamment). D’autres, pressés par les crises de leur enfant, sont disposés à payer le prix fort. Ils se tournent alors vers des boutiques en ligne comme “doudous-perdus.fr” ou “doudoumalin.com” qui vendent d’anciens modèles. Sur les sites de vente amateurs, on trouve de vrais spéculateurs. Des vendeurs achètent de nombreuses peluches lors de leur sortie dans l’espoir de les revendre plus tard. Ces objets peuvent s’écouler jusqu’à dix fois leur prix de base…

 

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