Cette jeunesse aux deux mains gauches

Coincés à la maison pour cause de pandémie, beaucoup de Belges décrouvrent les joies du bricolage. Retour sur cette étude qui prétend que les moins de 35 ans ne savent plus bricoler. Ils préfèreraient consacrer leur temps et leur argent à des activités plus plaisantes. On s’est mis à leur place et on comprend pourquoi.

capture

Réparer la table bancale du salon. Reboucher des trous dans un mur. Recoudre un bouton. Pour certains, ces petits travaux paraissent d’une banalité déconcertante. Pour d’autres, moi le premier, ils semblent plus compliqués à réaliser qu’une montagne à soulever. D’autant que contrairement à Lucie Thieule, cogérante des Débrouillardes, une boîte qui organise des ateliers pour apprendre aux femmes et aux hommes (ne vous fiez pas au nom) à bricoler, je ne ressens aucun plaisir, au mieux un brin de fierté, à “réparer par moi-même”. Je n’allais toutefois pas appeler un professionnel pour effectuer ces tâches. Même si j’avais réussi à en convaincre un, ce qui n’était pas gagné vu le ridicule de l’oeuvre, ça m’aurait coûté un bras. J’ai donc fait ce que tout millénial aurait fait: j’ai regardé des tutos sur YouTube. Après des dizaines de minutes de visionnage, deux passages dans un magasin de bricolage (les matériaux ne convenaient pas, j’ai dû échanger) et une mauvaise humeur palpable par mon entourage, j’ai passé un samedi après-midi en tenue de travail. Le lendemain, les trous rebouchés s’étaient creusés, m’obligeant à recommencer (c’était la bonne). Deux semaines plus tard, le bouton de ma chemise a lâché (je l’ai finalement confié à une couturière). Quant à la table de salon, elle est toujours bancale. Bref, j’ai deux mains gauches. Si vous avez moins de 35 ans, c’est probablement votre cas aussi. D’après une étude réalisée pour la chaîne de magasins Gamma, un jeune adulte sur deux admet n’avoir jamais bricolé. Ça ne signifie pas que l’autre moitié ne comprend que des as du marteau. 71 % des Belges considèrent être de mauvais bricoleurs. Un sondage mené par Gondola confirme: sur l’ensemble des amateurs, seuls 12,6 % ont moins de 35 ans. Pour cette génération-là, le comportement des hommes et des femmes ne serait pas tellement différent. Brico Pro, en France, pointe le fait que depuis la crise de 2008, pratiquement la moitié des bricoleurs du dimanche (44 %) sont des femmes. “Aux ateliers, on a des femmes et des hommes, des jeunes et des plus âgés, des enfants d’ouvriers ou de grands intellectuels, assure Lucie Thieule. On remarque tout de même une différence de genre: les femmes savent dire “je ne sais pas”, elles osent poser des questions. Pour les hommes, le stéréotype veut qu’ils aient les bases. Ils posent moins de questions, mais je les suspecte de passer des heures sur YouTube en cachette.” On vous épargne les discours réacs qu’on a pu lire ou entendre en préparant cet article. Non, si les jeunes manquent d’huile de coude, ce n’est pas parce qu’ils sont fainéants. La raison principale, selon Rudi Schautteet, directeur des opérations “Do-it-yourself” et organisateur d’ateliers chez Brico est la suivante: les priorités de cette génération ont changé, et on comprend franchement pourquoi. Plutôt que de dépenser leur argent et leur temps à réparer, elle préfèrerait décompresser, partir plus souvent en vacances, sortir davantage avec des amis et acheter les dernières sorties high-tech. “Leur mode de vie est différent. Ils accèdent à la propriété plus tard, détaille-t-il. Par définition, un locataire, plus encore un colocataire, bricole peu. Il ne va pas se fatiguer, ce n’est pas son bien. Ce sont plutôt des jeunes acquéreurs mariés ou avec une famille qui viennent dans nos ateliers et nos magasins.” Sauf qu’ils s’y prendraient comme des manches. “Il y a 20 ans, nos clients savaient ce qu’ils venaient acheter. C’était du libre-service. Aujourd’hui, ils demandent des conseils pour acheter des clous. Nos employés sont formés à répondre à cette nouvelle demande. D’autres consommateurs sont encore plus vagues. Ils expliquent les travaux qu’ils veulent réaliser et c’est au vendeur de leur dire ce qu’il faut acheter. C’est pourquoi Brico a créé le service ‘Rendez-vous’ afin de prendre le temps de conseiller au mieux.”

À la recherche de la foreuse perdue

En plus, les millénials manqueraient de matériels et de connaissances. “Les parents ont majoritairement des jobs de bureau. Ils font moins de travaux manuels à la maison, observe Lucie Thieule. Par conséquent, il y a eu un problème de transmission de ces compétences et les moins de 35 ans sont démunis. En plus, beaucoup n’ont plus accès à des outils, une foreuse, un tournevis. Et ça coûte assez cher quand on ne peut pas emprunter le matériel des parents.” Étienne Tinant, passé successivement par Brico, Mr Bricolage et Diffusion Menuiserie, ajoute une explication plus pragmatique. Les matériaux seraient de meilleures qualités qu’il y a vingt ans. Il faut donc repeindre ses murs ou recarreler moins souvent. “Parfois, il ne faut plus rien faire du tout. Prenons l’exemple des châssis. Peu de gens les installent euxmêmes, d’accord, mais avant ils étaient en bois et il fallait les peindre. Aujourd’hui, c’est de l’aluminium ou du plastique. C’est prépeint.” Il ne s’agit évidemment pas de mettre tout le monde dans le même sac. Certains bricolent autant, voire plus que leurs parents. À 28 ans, Lucie Thieule en est la preuve, alors qu’elle n’était pas du tout manuelle à la base. Un jour, elle s’est retrouvée incapable d’accrocher un cadre au mur. “Je me suis dit: je ne vais quand même pas m’arrêter pour si peu! Je m’y suis mise avec le sourire. J’y ai même trouvé un avantage thérapeutique. Ça me permet de déconnecter. Je ne suis pas la seule. De nombreux jeunes adultes veulent retaper leur maison eux-mêmes. C’est une fierté.” Bon, d’accord. La prochaine fois, j’essaierai de sortir le sourire en même temps que la boîte à outils…

Génération Ikea et Amazon

Les jeunes bricolent moins que leurs parents à leur âge. “Il est devenu plus simple de racheter une table de salon à 5 € chez Ikea que de la réparer, ou de retaper les vieux meubles des parents”, constate Étienne Tinant, à juste titre… Les magasins en sont les premières victimes. Selon les chiffres officiels de la Fédération française (indisponibles pour la Belgique), le secteur qui valait 22,5 milliards d’euros en 2008 n’en valait en 2016, date du dernier rapport, plus que 19,6 milliards. Il doit en plus faire face à la concurrence ardue de la vente en ligne et notamment d’Amazon qui s’approche en France du milliard d’euros de chiffre d’affaires annuel dans le secteur du DIY.

 

Sur le même sujet
Plus d'actualité