Freud, ce refoulé

Profitez du confinement pour (re)découvrir Freud. Au cours des dernières décennies, le travail de démystification de l’inventeur de la psychanalyse et de son oeuvre a pris une ampleur considérable. Dans son nouvel ouvrage, Freud & Lacan, des charlatans? Jacques Van Rillaer enfonce le clou. - Rencontre: Philippe Lambert.
 

ouverture

Pour ses disciples fidèles, Freud est un génie dont les propos, incontestables, ne souffriraient aucune remise en question. À les entendre, on pourrait même croire que l’essentiel de la psychologie est contenu dans son oeuvre. Mais voilà, les archives de Freud (Washington, Londres) et les écrits de certains contemporains du “maître” lèvent le voile sur le dessous des cartes qui s’apparente à une imposture. Freud a menti, falsifié les résultats de thérapies. Jamais ses travaux n’ont épousé la démarche scientifique rigoureuse. Professeur émérite de psychologie à l’Université de Louvain, Jacques Van Rillaer fut en 2005 l’un des auteurs phares du Livre noir de la psychanalyse, qui suscita en France des débats à couteaux tirés. Avec Freud & Lacan, des charlatans? Faits et légendes de la psychanalyse, il nous revient avec un ouvrage très vivant et très documenté sur les errements et mystifications de Freud et de ses disciples célèbres.

Pourquoi avoir renié la psychanalyse après l’avoir pratiquée pendant dix ans?
JACQUES VAN RILLAER – Durant ma formation à Louvain dans les années 1960, la psychanalyse était la seule référence en psychologie clinique. J’ai eu la chance d’être assistant à l’université de Nimègue en 1968, où la psychanalyse ne l’était déjà plus. Cela a fissuré ma foi dans la psychanalyse que j’ai pratiquée de 1969 à 1979. Mes collègues hollandais la considéraient comme une idéologie bourgeoise, qui faisait le jeu des autorités en donnant toujours des explications intrapersonnelles (désirs inconscients, fixation anale, complexe d’OEdipe, etc.) et en négligeant les facteurs socioéconomiques des troubles mentaux.

La méthode Freud était-elle vraiment scientifique?
Non, et c’est une autre critique. Freud avait généralisé de façon absurde. Il expliquait la plupart des troubles mentaux par le refoulement de souvenirs et de désirs sexuels. Sa façon de manier le concept d’inconscient lui permettait d’expliquer absolument n’importe quel lapsus, rêve ou pathologie. Il attribuaittoute objection à des “résistances” dues à des “refoulements”. Enfin, la critique la plus importante à mes yeux concernait l’efficacité. Plusieurs recherches anglo-saxonnes montraient que les résultats des différentes psychothérapies étaient relativement équivalents. C’était une mauvaise nouvelle pour la psychanalyse, la plus coûteuse en temps et en argent. L’approche comportementale, alors naissante, apparaissait plus efficace, au moins pour les phobies. J’ai assisté à Nimègue à des traitements. Les phobies disparaissaient rapidement et les patients reprenaient confiance en eux-mêmes. Il y avait un “effet boule de neige positif”. J’étais devenu méfiant à l’égard des discours ésotériques, considérés à Nimègue comme du charlatanisme. Ainsi j’en suis venu à ne plus prendre au sérieux non plus le “Freud français”, Jacques Lacan, qui déclarait des choses du genre : “L’interprétation doit être preste pour satisfaire à l’entreprêt [sic]. De ce qui perdure de perte pure à ce qui ne parie que du père au pire”. Des collègues psychanalystes, au lieu de reconnaître que cela n’avait pas de sens, essayaient de le trouver, sans parvenir à se mettre d’accord sur l’interprétation. Ma chance a été d’être nommé professeur à l’université de Louvain. J’ai ainsi pu lire, étudier et réfléchir en toute liberté, sans le souci de gagner ma vie par la psychothérapie.

Que reste-t-il aujourd’hui de l’analyse freudienne?
Parmi les théories qui la spécifient, quasi rien. En 1908, le professeur de psychiatrie de l’université de Fribourg avait écrit qu’il y a du nouveau et du bon chez Freud, mais que le bon n’est pas neuf et le neuf n’est pas bon. En effet. Il est établi depuis longtemps que nous ne sommes pas conscients de tous nos processus mentaux, que le plaisir sexuel est un élément essentiel de l’existence, que les conduites des parents conditionnent celles des enfants, etc. Freud n’a fait que reprendre et diffuser ces idées, le plus souvent dans une version contestable ou fausse. Je ne l’ai découvert qu’en 1975, grâce au monumental ouvrage de Henri Ellenberger, À la découverte de l’inconscient, qui retrace l’histoire des psychothérapies. L’affirmation de l’existence de processus inconscients se trouve déjà dans l’Antiquité. Elle était banale vers 1880.

Mais pourquoi Freud est-il resté dans l’histoire?
La spécificité de Freud est d’affirmer que ce qui se joue dans l’inconscient, c’est avant tout des refoulements sexuels et que cela explique quasi toute la psychopathologie. Il y avait avant Freud des analyses des lapsus et des rêves. Freud reprend la thèse de Griesinger, célèbre psychiatre allemand, selon laquelle les rêves traduisent des désirs, mais il affirme que c’est toujours le cas et il fait des acrobaties interprétatives
pour justifier sa généralisation. En fait nous rêvons aussi de malheurs et de nos peurs. L’idée du refoulement avait déjà été énoncée par plusieurs auteurs. Darwin disait qu’il notait par écrit les faits qui contredisaient sa théorie car il avait tendance à les oublier. Freud, dès qu’une opinion contredisait sa théorie, évoquait une “résistance” due à un “refoulement”. Darwin réfléchissait quand il était mis en doute, Freud qualifiait de “névrosé” tout collègue ou disciple qui le contredisait.

Comment expliquer que des conceptions freudiennes réfutées par la recherche scientifique demeurent dans le public?
Parce qu’elles sont attribuées à Freud alors qu’elles ne sont pas son invention. D’autre part, le public retient des versions affadies de ses théories, par exemple celle du complexe d’OEdipe. Freud a toujours écrit que ce complexe désigne le désir de “posséder corporellement sa mère” et d’éliminer le père. Pour le grand public et même beaucoup de psys, l’OEdipe est devenu le fait que les enfants aiment particulièrement le parent de sexe opposé et disent vouloir se marier avec lui. Ce n’est pas du tout ce que Freud écrivait. Notons que la publication de la correspondance de Freud montre que l’idée de ce complexe ne lui est pas venue de l’écoute de patients mais d’une expérience personnelle. Il écrit en 1897 à son ami Wilhelm Fliess qu’il a vu sa mère nue à l’âge de deux ans et demi et que cela “a éveillé sa libido”. Il lui écrit ensuite que cela correspond au mythe d’Œdipe et il en déduit sans hésiter que cela doit donc concerner tous les hommes. De façon générale, les êtres humains demandent des explications. Les psychanalystes apparaissent encore dans certains milieux
comme des chamans modernes.

La psychanalyse soigne-t-elle vraiment?
Freud a progressivement perdu ses illusions sur l’efficacité de sa méthode. Il a fini par dire qu’elle ne soignait que les “petites névroses”. En fait, toutes les psychothérapies conduisent à des réussites, des échecs et aussi des détériorations. Il faut donc comparer leurs effets en tenant compte des types de troubles. Or, la psychanalyse fait nettement moins bien que de nouvelles thérapies, en particulier les thérapies comportementales et cognitives. C’est la conclusion notamment de l’imposante recherche menée en France en 2004 par l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale. Les psychanalyses sont à présent suivies surtout par des personnes qui veulent s’explorer, “se payer” une relation valorisante ou devenir psychanalyste. Les artistes fortunés constituent une cible de choix. Fabrice Luchini se vante d’être en analyse depuis 40 ans. Et Carla Bruni-Sarkozy depuis plus de 10 ans, à raison de quatre séances par semaine.

Que peut-on dire de l’avenir?
La psychanalyse a perdu de son aura quasi partout dans le monde sauf en France, en Argentine et au Brésil. Son maintien en France résulte surtout du fait que Lacan a fondé sa propre École où des non médecins et des non-psychologues ont pu facilement devenir “psychanalystes”. Soulignons que ce titre n’a aucune reconnaissance légale et que n’importe qui peut s’intituler psychanalyste. En France, il y a actuellement des milliers de psychanalystes. Les choses changent sous l’effet de nouvelles thérapies, du coaching, de la “pleine conscience”, du retour de l’hypnose médicale, etc. L’avenir de la psychanalyse est sombre, mais des praticiens s’acharneront à préserver leur job.

FREUD LACAN DES CHARLATANS?
Jacques Van Rillaer,  Mardaga, 276 pages

 

Sur le même sujet
Plus d'actualité