Confinement: casanier, une autre manière de s’intéresser au monde

Dans ce livre au titre douillet mais interpellant, Chez soi: une odyssée de l’espace domestique, la journaliste française fait la radioscopie du cocooning comme philosophie de vie. Un essentiel en cette période difficile.
 

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Chef d’édition au Monde diplomatique, Mona Chollet porte la bonne parole des casaniers dont elle est devenue la sainte patronne depuis la parution de « Chez soi ». Nous l’avions rencontrée en 2015, à la suite de la sortie de ce livre. Grâce à elle, ceux qui ont fait du cocooning un art de vivre, voire une philosophie, se sentent mieux compris dans un monde où il est de bon ton de bouger… pour se donner l’impression d’exister. Mona Chollet, elle-même adepte des plaisirs en chambre, aborde la question du bien-être du foyer en revendiquant le droit au ralentissement. En décrivant aussi le casanier, non pas comme un misanthrope ou un bel indifférent à la marche du monde, mais comme un curieux silencieux très à cheval sur la qualité des rapports humains. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le casanier ne vit pas entre parenthèses, mais en points de suspension, en prenant le temps d’étirer le temps afin de mieux le sentir passer du monde extérieur, ça existe. Mais les gens qui expriment le désir de passer du temps chez eux à un autre rythme ne sont pas tous dans l’indifférence ou le repli. J’avais envie de dire qu’être casanier, c’est une autre manière de s’intéresser au monde.

Laquelle?
Une manière d’installer un autre rapport au monde extérieur, un autre rythme qui nous permet de mieux réfléchir. Je pense qu’on a besoin de ce temps pour résumer ses pensées, laisser décanter de ce qu’on a vécu, faire le point sur sa vie…

À l’opposé, il y a ceux qui ont la bougeotte. Ceux qui sortent, partent, reviennent et racontent.
Oui, et les réseaux sociaux ont une grande influence sur la mise en scène de notre vie. Face à ses amis, il faut susciter des commentaires, éveiller l’envie. Je ne condamne pas les réseaux sociaux, j’en suis une grande utilisatrice et je trouve ça très bien de pouvoir partager de bons moments, mais il faut être attentif à ne pas tomber dans une logique de compétition: la plus belle photo, le plus beau coucher de soleil…

Nous vivons dans un monde hyperconnecté, mais paradoxalement ne produit-il pas plus de casaniers?
Oui, sûrement. Il faut bien constater que bon nombre d’activités que l’on faisait hier à l’extérieur – faire du shopping, aller voir un film au cinéma… – ont été rapatriées à l’intérieur de la maison. Je le constate, je ne le déplore pas, mais du coup, la maison prend une dimension particulière. On constate d’ailleurs que les normes de superficie pour les appartements ont tendance à se réduire alors que les gens passent plus de temps chez eux. Dans les grandes villes, on est de plus en plus obligé de se contenter de petites surfaces. Et ce qui me frappe c’est la manière dont on essaie de nous vendre le concept de petite taille comme quelque chose de désirable. On essaie de nous vendre l’idée de la cabane avec, derrière, l’image nostalgique de l’enfance. Quand on est enfant, on aime bien se blottir dans des recoins, mais quand on est grand, on n’a pas envie de logements trop petits. Alors être bien chez soi, c’est bien, encore faut-il en avoir un. Et un chez-soi de qualité et de taille décente.

Les tendances déco nourrissent- elles ce désir d’intime?
Je crois. La déco et le lifestyle ça marche bien pour le moment parce qu’on vit une époque plutôt dure et triste, alors quand on nous vend de beaux intérieurs bien décorés avec, en plus, sur la table de bons petits plats, c’est rassurant et réconfortant. Mais pour moi, c’est une façon un peu trompeuse de promouvoir les plaisirs du chez soi: ça nécessite beaucoup d’argent, ça nécessite de beaucoup travailler pour gagner cet argent, quand on est en mesure d’en gagner. J’ai plutôt tendance à valoriser l’inverse, le chez soi comme un espace où l’on peut être heureux avec peu.

Vous êtes journaliste et vous expliquez dans votre livre qu’être casanier pour un représentant de la presse, c’est encore plus mal compris…
Oui, parce qu’il y a un côté baroudeur qui reste attaché à l’image du journaliste. C’est un chapitre que j’ai écrit avec beaucoup de nuances, mais j’ai voulu approcher cette idée reçue selon laquelle il faut sortir pour être un bon journaliste. Pour moi, les gens qui parlent le mieux  du monde sont ceux qui font des allers-retours, qui alternent les moments du voyage, d’observation, de réflexion et d’écriture. J’ai l’impression que, dans le journalisme aujourd’hui, on oublie parfois cette phase de réflexion, de mûrissement. On croit qu’aller sur le terrain et y être, ça suffit pour tout comprendre de la situation et faire tout de suite un bon reportage qui va refléter la vérité. On peut très bien être sur le terrain et ne rien voir ou voir ce qu’on l’on veut bien voir.

Votre livre a eu un certain retentissement dans les médias numériques. Quelles réactions avez-vous eues de la part des lecteurs?
C’est marrant parce qu’il y a beaucoup de gens qui me disent qu’ils se sont complètement reconnus dans le livre. Et c’est plutôt agréable. Tous ces gens n’étaient pas en train de raser les murs mais ils se sentent un peu moins seuls. On m’a souvent dit que c’était un livre déculpabilisant pour des gens qui ne sont pas toujours dans une logique guerrière de compétition. Déculpabilisant parce qu’on a le droit de se sentir démobilisés.

 

 

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