Les traumatismes en héritage

Certaines souffrances peuvent traverser le temps et affecter plusieurs générations d’une même famille. Le concept de transmission transgénérationnelle est peu à peu confirmé par la science.

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Sur une grande feuille de papier, Margareth a représenté les membres de  a famille au sens large. Des traits les relient entre eux, d’autres s’inscrivent en couleur, les hommes sont encadrés, les femmes sont entourées de cercles, dans un fouillis d’informations organisé par sa mémoire subjective: c’est un génogramme, ou génosociogramme, variante d’un arbre généalogique classique, une représentation graphique du cercle familial prenant en compte les liens affectifs, les faits marquants, soit toute une série d’informations en possession du patient ou de la patiente et à partir desquelles tirer des fils. En phase de séparation, Margareth veut examiner les relations des femmes de sa famille avec leur conjoint. Sa grand-mère maternelle a mis à la porte son mari, mais a attendu toute sa vie son retour, en vain.

Sa mère – ainsi que les soeurs de celle-ci – a souffert du fait d’être fille de femme divorcée; elle est restée avec son mari envers et surtout contre tout, par peur d’infliger cette même souffrance à ses enfants. Aujourd’hui mère de deux filles, Margareth se sent coincée par ce schéma de choix malheureux et n’arrive pas à prendre de décision par rapport à son propre couple. La quadragénaire n’est pas sortie de sa séance avec une solution clé sur porte, son génogramme n’a pas fait surgir de vérité révélée. Mais la prise de conscience claire des combats livrés par les femmes des générations précédentes lui a permis de prendre une décision débarrassée des fardeaux charriés par le passé familial. Un autre exemple? ”Une patiente avait rencontré un veuf, ils envisageaient d’adopter un enfant. Elle éprouvait des difficultés à prendre cette décision. Son génogramme a montré que des adoptions intervenaient sur plusieurs générations dans sa famille. Cette prise de conscience a simplifié sa décision: elle a choisi d’adopter” raconte Chantal Dheur, qui s’est formée à la psychologie vers la quarantaine, après une carrière d’ingénieur commercial passée par un travail dans une ONG.

Son mémoire de fin d’études traitait de la place de la transmission familiale dans le choix d’un engagement humanitaire. Sur demande occasionnelle et claire d’un patient, Chantal Dheur utilise l’outil du génogramme, créé aux États-Unis dans les années 70 par les pionniers de la thérapie familiale et popularisé ensuite par Anne Ancelin Schützenberger, disparue en mars dernier. “On travaille avec ce que la personne a en mémoire.” Noms, dates, mariages, naissances, séparations, maladies, métiers, lieux de résidence, déménagements, accidents, caractéristiques, etc. Suivant la demande, une séance suffira, à moins qu’elle n’entraîne un travail plus long, des questionnements vers les membres de la famille, et l’utilisation éventuelle des méthodes d’investigation habituelles de la généalogie – recherches dans les registres communaux, actes notariés, de baptême, listes électorales, etc.  À qui s’adresse la psychogénéalogie? À toute personne qui, telle Margareth, se sent prise dans les filets d’une histoire passée. Ou à d’autres qui, en souffrance, ne sont pas parvenues à identifier les événements traumatiques majeurs qui expliqueraient leur état.

Car selon l’hypothèse de la psychogénéalogie, cette souffrance ne peut se comprendre à partir de leur seul vécu. Par une prise de conscience des événements du passé, l’examen de leur ascendance peut constituer un début de résolution. Il faut encore préciser que le génogramme reste un outil: il ne permet pas nécessairement d’intégrer et de transformer en guérison ce qu’il met en lumière. Un travail thérapeutique complémentaire peut s’avérer utile. “Ce qui n’a pu se mettre en larmes et en mots s’exprime ensuite par des maux, faute de mots pour le dire” énonçait Anne Ancelin Schützenberger, psychologue de formation, psychothérapeute et professeur, dans son livre fondateur Aïe, mes aïeux!, paru en 1993.

Gros succès de librairie et réédité plusieurs fois, l’essai livre au grand public, sur la base des analyses cliniques et de l’expérience professionnelle de la psychologue, les grandes lignes de la transmission transgénérationnelle. Précision utile: quand le fils devient boulanger comme son père, il s’agit de transmission intergénérationnelle. ”Bien plus complexes sont les transmissions transgénérationnelles, expliquait en interview la dynamique nonagénaire. S’il existe, évidemment, des familles harmonieuses où les rapports sont fluides, beaucoup sont prisonnières, à leur insu, de traumatismes tenus secrets, ni digérés ni élaborés, mais confusément ressentis ou exprimés en maux”, des deuils non consommés, des événements non digérés, des conflits non résolus (haines, vengeances), des secrets, des “non-dits” entraînant des loyautés familiales inconscientes et invisibles, sous forme de répétitions survenant dans une même famille.

Troublantes coïncidences

Comment un ancêtre que nous n’avons jamais connu peut-il influencer le cours de notre vie? En s’appuyant sur les théories de Carl Gustav Jung, lui-même complétant les travaux de Freud, et la mise en évidence de ce qu’il appelle l’”inconscient collectif”, Anne Ancelin Schützenberger conceptualise la transmission transgénérationnelle. Le premier système dont nous faisons partie, et ce, dès la conception, est celui de la famille. Individus, notre parcours s’imbrique pourtant dans une histoire familiale, marquée d’événements traumatiques, parfois trop douloureux, sidérants ou monstrueux, entraînant la peur, la honte d’y avoir été impliqués ou la tristesse d’en parler. Résultat: le traumatisme est enterré, mis sous silence. Il devient un non-dit et, au fil des générations qui se succèdent, un secret.

Qui garde toute sa charge par omission, par toute une série de comportements, partie conscients, partie inconscients, innervant l’histoire familiale de rituels, de mythes ou d’absence de représentations, de défaillance des mots, de vide de parole liés aux traumatismes, dont les deux grands sujets sont la sexualité ou la mort. “Si on ne comprend pas son histoire et dans quoi elle s’inscrit, on n’est pas libre de faire des choix à soi”, insistait encore celle qui ne croyait pas au destin. Les exemples repris dans Aïe, mes aïeux! Fascinent pourtant par des coïncidences plus que troublantes, spectaculaires même, des enchaînements d’une logique implacable, des concordances entre des dates d’accouchement ou de conception et celles de la mort d’un parent, d’un aïeul ou encore d’un premier enfant dont on n’a pas pu faire le deuil (ce que Schützenberger appelle le syndrome d’anniversaire). Des répétitions qui façonnent un roman fidèle aux ancêtres, parfois sur plus de dix générations.

En explorant les liens de l’histoire familiale, il est possible de s’en défaire. Rappel, la seule personne qui possède le savoir sur sa propre histoire, c’est le patient ou la patiente elle-même. Le sens émerge de sa perception subjective. À l’époque de la parution de Aïe, mes aïeux!, et bien que neurobiologistes ou généticiens cherchent déjà à prouver la présence d’une trace biologique laissée par les traumatismes chez l’humain, la science n’est pas encore à même d’expliquer la transmission transgénérationnelle. Mais en 2014, une neurogénéticienne de l’université de Zurich, Isabelle Mansuy, publie les résultats d’expériences menées sur des souris mâles soumises dans les premiers jours de leur vie à un stress intense et imprévisible. Constat: la composition cellulaire de leurs spermatozoïdes s’en trouve modifiée.

Et les altérations observées se retrouvent dans les générations suivantes. Les descendants de ces souris, qui n’ont pourtant subi aucun stress important, développent néanmoins des troubles du comportement comparables, voire plus profonds que ceux de leurs géniteurs. La neurogénéticienne a depuis lors poursuivi ses recherches. Dans la version transposable à l’homme, ça veut dire que des facteurs de notre environnement – événements de vie (violence, abus, négligence, abandon, maltraitance, désordre psychiatrique… ), mais aussi alimentation, consommation de drogues, de produits chimiques ou de toxines – modifient la cellule de sperme mâle et influencent le patrimoine épigénétique. L’épigénétique? Une discipline de la biologie étudiant la nature et les mécanismes des divisions cellulaires, mais sous l’angle des modifications réversibles et transmissibles. Des mécanismes qui permettent donc de moduler l’expression des gènes, sans en modifier la séquence: l’ADN reste le même. L’environnement, les événements extérieurs sont donc capables de laisser des traces sur les gènes, des marques transmissibles aux générations suivantes.

Et observées sur trois générations (mais qui peuvent en “sauter” une). En conséquence, les enfants et petits-enfants de personnes exposées à des sources de stress sont plus souvent sujets à des troubles. Il s’agit d’une susceptibilité génétique, ce qui ne veut pas dire que la transmission va se faire automatiquement. Isabelle Mansuy précisait à la fin d’une de ses conférences que si l’altération des cellules était provoquée par un élément de l’environnement extérieur, il n’était pas impossible de penser qu’un autre événement extérieur – un environnement stimulant, une thérapie – ne soit pas capable de restaurer les cellules et d’interrompre la transmission. Dans une certaine mesure, ces résultats confortent les analyses d’Anne Ancelin Schützenberger, l’idée qu’un fait du passé, même ignoré, peut avoir des conséquences sur les générations futures. Validée ou non par la science, la psychogénéalogie a rencontré un réel succès. Et n’a pas échappé à certaines dérives, dont celle de la tentation de l’interprétation abusive, du genre “mes échecs amoureux, c’est la faute à tonton Léon”. “Il faut commencer par choisir un bon médecin (ou psychothérapeute ou psychologue), et après seulement, on peut se poser la question: est-ce que ce mal dont je souffre n’est pas transgénérationnel?”, prévenait d’ailleurs elle-même Anne Ancelin Schützenberger, en insistant sur l’importance d’une bonne formation, et d’un minimum de vérification dans les archives des hypothèses avancées. Les causes de nos douleurs intérieures seront en fait rarement transgénérationelles. Mais elles le sont peut-être davantage qu’on ne le croit.

Les maux de l’histoire

Anne Ancelin Schützenberger utilise la notion d’”inconscient collectif”, transmis de génération en génération, pour pointer des répétitions historiques. La psychologue prend l’exemple de la guerre en ex-Yougoslavie et appuie sur le rôle du syndrome anniversaire (répétitions de dates). Elle remonte à la défaite du tout jeune État serbe au Kosovo, le 28 juin 1389. Le traumatisme de cette défaite a été réactivé des siècles plus tard, en 1914, lors de la visite de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche-Hongrie, un 28 juin précisément, choix de date ressenti comme une provocation par le peuple serbe. On sait que l’archiduc sera assassiné ce jour-là à Sarajevo, événement déclencheur de la Première Guerre mondiale. Le 28 juin 1989, la commémoration par Milosevic de la défaite de 1389 et la célébration du retour des restes du prince serbe Lazare assassiné par les Ottomans, seront l’élément déclencheur du massacre des musulmans d’Albanie et du Kosovo. ”Une revanche, 600 ans plus tard, d’un traumatisme national, dont le deuil n’a jamais été fait.”

 

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