Partez en week-end sur les pas de Guillaume Apollinaire

Profitez de ces beaux jours de septembre pour découvrir Stavelot où le chantre du Pont Mirabeau a fait un court séjour dans sa jeunesse. Le poète et la ville en resteront marqués. Un musée, des balades mettent en scène une rencontre qui faillit mal tourner.

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L’histoire commence en juillet 1899 lorsque deux jeunes gens, Wilhelm et Albert Kostrowitzky, s’installent à la pension Constant, au numéro 12 de la rue Neuve, à Stavelot. Ils ont 19 et 17 ans. Ils sont seuls. Leur mère Angélique, une extravagante Slave de petite noblesse, s’est installée dans la cité thermale de Spa où, avec son amant, elle espère se refaire une santé financière autour des tables de jeux. Livrés à eux-mêmes, les deux garçons, qui ont passé leur enfance en Italie et à Monaco, s’adaptent à la vie de la petite cité fondée au VIIe siècle par saint Remacle où ils sont accueillis plutôt avec sympathie. Surtout Wilhelm, l’aîné. Curieux de tout, il sillonne la ville, court les cabarets, fréquente la jeunesse locale, le cercle littéraire de La Fougère. Il adore refaire le monde en buvant du péket. Il est sensible au langage des habitants qui, en plus du français, parlent ce wallon dont la musique l’interpelle. Il lit les journaux locaux, Li P’tit Lîgeois, Li Clabot…

Grand marcheur, il arpente avec son frère les rives de l’Amblève, pêche la truite, s’imprègne des brumes et paysages ardennais. Il découvre aussi Malmedy, alors en terre prussienne, Bévercé, la Baraque Michel, Coo, les Fagnes, les “pouhons” (les sources), les tourbières. Il apprécie les myrtilles et les airelles, cueille les champignons. Et surtout, il écrit beaucoup, prend des notes, les rassemble dans ce qui deviendra son Cahier de Stavelot où certains poèmes sont déjà signés Guillaume, la forme francisée de Wilhelm, à laquelle s’accolera Apollinaire, son deuxième prénom. Toute cette activité n’empêche pas Guillaume Apollinaire de s’intéresser aux Stavelotaines et particulièrement à l’aînée des trois soeurs Dubois, Maria, une jolie brune. Une idylle se noue. Follement amoureux, il griffonne pour “Mareye” des vers en wallon: “Mi crapaute, j’i v’s aime et vos l’sépez, Mareye” (“Mon amie, je vous aime et vous le savez, Marie”)… Mais un jour d’automne, par courrier, Angélique somme ses fils de rentrer à Paris.

L’enveloppe contient de quoi couvrir les frais du voyage, mais rien pour payer monsieur Constant, l’aubergiste. Le 5 octobre 1899, au petit matin, les frères Kostro filent donc en douce à travers bois pour rejoindre la gare de Roanne-Coo d’où un train les emmène en France. Fin de l’histoire? Loin s’en faut. L’affaire, relayée dans la presse, fait scandale à Stavelot. Au fil du temps, le génie universellement reconnu du poète d’Alcools amènera cependant les Stavelotains à revoir leur position. Dès 1935, l’ancienne pension Constant exhibe donc avec fierté une stèle dans son porche rappelant la fuite d’Apollinaire ainsi que la retranscription de La chanson du mal-aimé. Celle-ci inspire toujours l’enseigne – Ô Mal-Aimé – de l’établissement actuel, un restaurant de qualité, où le souvenir du poète disparu est fidèlement entretenu. Il faut au moins passer devant, s’y arrêter un moment, si l’on veut débusquer les traces laissées par le passage d’Apollinaire dans la cité des Blancs Moussis. Après sa fuite, Apollinaire ne remettra jamais les pieds dans la région. Ne reverra jamais Maria, qui mourra célibataire, vingt ans après. Est-ce à dire qu’il a oublié cette “fille de l’Amblève”, sa première muse, dont les yeux “sont de l’eau qui rêve”? Cet été 1899, ces trois mois passés à Stavelot et dans la région n’auraient été qu’un bref épisode d’une vie par la suite particulièment riche et créative? Ou, au contraire, ce séjour bref mais intense aurait été important pour ce jeune homme dans l’élaboration de son futur univers poétique?

@WBT

Le seul Musée Apollinaire au monde

Avant d’aller explorer les rues, les lieux fréquentés par le poète dans la ville, on peut aller l’écouter, le lire, entendre ses amis, admirer les femmes aimées, telle la peintre Marie Laurencin, au coeur du seul Musée Guillaume Apollinaire existant à ce jour au monde, celui de Stavelot. Créé en 1954 dans l’ancienne pension Constant, puis transféré dans l’ancienne abbaye, il y bénéficiera en 2002 de la modernisation générale apportée à cet imposant complexe muséal. Et tout récemment, en 2018, à l’occasion du centième anniversaire de la mort du poète et en partenariat avec l’AIAGA, la très active Association internationale des amis de Guillaume Apollinaire, ce musée a eu droit à un nouveau relifting. Nouvelle scénographie, nouvelles acquisitions, dégagement de l’espace, nouveaux textes à la fois précis et élégants, extraits du film Une saison de myrtilles et d’airelles réalisé par Paolo Zagaglia sur le séjour d’Apollinaire, des linogravures d’Alechinsky bien éclairées, des caricatures signées Picasso, des lettres…

Tout est mis en oeuvre pour approcher au plus près toute la démarche de l’auteur des Calligrammes. On y croise encore çà et là un “nom di Dio” ou l’évocation d’étonnantes moules à perles de l’Amblève ou encore, dans ses tardives Fagnes de Wallonie, des “tourbières humides” et des “bruyères fleurant le miel”. Émouvante aussi, cette collection de cartes postales sur les “paysannes ardennaises”, où est enfin dévoilé l’émouvant visage de la belle Marie Dubois, identifiée en 2013 par Fanchon Daemers, par ailleurs chanteuse et musicienne, au terme d’une rigoureuse enquête. Armée de ces repères, gagnons le coeur de ville. En croisant la promenade intitulée “Fille de l’Amblève” avec celle de “Stavelot à pas de loup” (brochures à acquérir à l’Espace Tourisme de l’abbaye, vu un balisage relativement restreint), aucun risque de rater l’essentiel. Après s’être recueillie devant l’établissement Ô Mal-Aimé, déjà cité, on découvre une fontaine, lieu où se rencontraient jadis les femmes et les jeunes filles. Est-ce cela qu’Apollinaire évoque dans Un soir d’été: “Toutes les filles/À la fontaine/J’ai tant de peine/J’ai tant d’amour/Dit la plus belle”? Plus haut sur la place du Vinave, les parents de Maria Dubois tenaient le Café des Brasseurs, dont Guillaume a souvent poussé la porte.

Plus loin, l’élégante place Saint- Remacle et ses maisons du XVIIIe siècle, avec au centre l’impressionnante fontaine-perron garnie d’images de loup, animal symbolique de Stavelot qui lui devrait son nom (Stav’leû, “étable du loup”). Selon la légende, les amoureux qui y plongent leurs mains jointes se marieront dans l’année. Guillaume et Maria se sont-ils pliés à la tradition? En revanche, en empruntant, comme ils le faisaient souvent, le sentier menant à l’inquiétante Pierre du Diable qui faillit détruire le monastère de Saint-Remacle, on imagine que Guillaume et Mareye se sont effectivement tenus par la main. “Mon amour si tu veux nous irons par les sentes/Près de nous voleront les oiseaux en émoi”. Poursuivant leur balade sur les hauteurs, ils auront aussi pu y admirer un beau panorama de Stavelot avant de redescendre, par la Basse Levée, une artère arborrée, sur les rives de l’Amblève où les tanneries fonctionnaient jadis à plein régime et où ils pouvaient admirer des constructions à colombages.

Puis, on remonte vers le centre via le bief du canal de Bressaix où Guillaume et son frère adoraient aller nager. L’abbaye de Stavelot n’est plus très loin… L’occasion d’y faire une pause. Et de repartir, motorisée cette fois, vers Bernister, à l’orée de la forêt des Hautes Fagnes, où s’élève un monument en mémoire du poète, fait de grandes stèles de pierre. Dans cette région, malgré sa fuite éperdue, on n’a pas oublié Apollinaire, le grand poète explorateur de voies nouvelles, qui, affaibli par la guerre, mourut à 38 ans de la grippe espagnole. “Les feuilles qu’on foule, un train qui roule, la vie s’écoule”, écrivait le poète. – Paulette Nandrin

@WBT David Samyn

Les 5 raisons d’y aller

Musée Guillaume Apollinaire, abbaye de Stavelot, Cour de l’Abbaye 1. www.abbayedestavelot.be

L’abbaye abrite également le Musée du Circuit de Francorchamps et le Musée historique de la Principauté de Stavelot-Malmedy. Expo temporaire jusqu’au 5/1/2020: Didier Comès, l’encrage ardennais, consacré au grand auteur de Silence, prix du meilleur album BD Angoulême 1981. Intégrée au site de l’abbaye, la galerie Triangle bleu (art contemporain).

Hôtel-restaurant Ô Mal-Aimé, rue Neuve 12. Ouvert vendredi, samedi et dimanche. www.omalaime.be

Office du tourisme de Stavelot. 080/86.27.06. www.tourismestavelot.be

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