Retour à la terre

Locavore. En 2010, le mot entre au Larousse. Neuf ans plus tard, la pratique s’est répandue et manger local est devenu le leitmotiv des gourmands branchés.

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Les grandes surfaces surfent sur la vague, s’affichent “belgétariens”, mais la confiance reste mitigée. Les locavores, de plus en plus, cherchent le lien direct, le moins d’intermédiaires entre l’assiette et la ferme. Dans son analyse de 2014, Des circuits courts pour changer le monde?, Hélène Capocci, chargée de plaidoyer chez Entraide et Fraternité, soulignait à quel point la relation entre agriculture et alimentation était caractérisée par la distance: géographique, économique (multiplication des intermédiaires), voire cognitive (des étiquettes de plus en plus complexes). “Cette distanciation est anxiogène. Les circuits courts représentent pour les consommateurs un moyen de retrouver une certaine emprise sur le contenu de leur assiette, qui peut être motivé par une exigence écologique ou de solidarité.” Le but est donc de limiter les intermédiaires, la distance géographique et de revenir à des produits simples et de saison, le moins transformés possible. Le bon beurre de ferme. Le yaourt en pot en verre. Le miel des abeilles, pas des sucreries chinoises…

Une démarche engagée

Bien manger, éviter la malbouffe, limiter son empreinte carbone… Le consom’acteur local a compris que “consommer, c’est voter” et donne plus de sens à sa démarche que le simple remplissage du garde-manger. C’est souvent aussi un choix politique, souligne Hélène Capocci, lié à la volonté de sortir de l’emprise des multinationales. “Protection de l’environnement, qualité de vie, refus de la société de consommation, conditions de vie des animaux, juste rétribution des producteurs… La consommation quotidienne devient le champ de bataille majeur d’un conflit sociétal autour de la liberté de choix de l’individu.” C’est une démarche d’empowerment des citoyens et des agriculteurs, qui reprennent leur autonomie face aux géants de l’industrie alimentaire.

Hélène Capocci cite des études statistiques: lorsqu’on les interroge sur leur motivation à recourir aux circuits courts, “66 % des interviewés français et 70 % des italiens ont répondu que le soutien aux agriculteurs était une motivation à s’engager. 63 % des Italiens y voyaient également l’occasion de construire de nouveaux liens sociaux”. L’alimentation retrouve sa dimension conviviale, devient créatrice de liens sociaux. Au fil des saisons de L’amour est dans le pré, le public a entendu le message des agriculteurs, vu leurs difficultés… Et compris l’importance de soutenir la production du terroir proche. Certains l’intègrent même dans des perspectives plus lointaines, et plus sombres. Ainsi les alarmistes soulignent que les villes ne tiendraient pas plus de trois jours en cas de non-réapprovisionnement des grandes surfaces. Hélène Capocci cite la Ceinture Aliment- Terre liégeoise, dont le projet est de relocaliser la production dans les principes de l’économie sociale et circulaire. Le réseau créé avait comme objectif de subvenir à 50 % des besoins alimentaires de 150.000 ménages liégeois en produits locaux “bons, propres et justes”.

Un projet collectif qui crée un maillage entre associations, commerçants, corps académique, agriculteurs, institutions, citoyens… pour que la campagne nourrisse la ville. Aujourd’hui, le réseau est en place et rassemble consom’acteurs et coopératives. On peut acheter les produits des maraîchers, soutenir des projets, voir les idées pousser. Le Collectif des cantines durables a vu le jour (www.catl.be). Des études, citées par Hélène Capocci, ont remis en doute le bénéfice environnemental des circuits courts. On oppose le légume cultivé en serre, tout près et le légume du champ, à l’étranger. La production en serre chauffée consommerait plus d’énergie primaire que la production de plein champ. La logistique moins efficace des petites exploitations gaspillerait également des ressources. C’est valable, déjà, pour les produits qui ne sont pas de saison et les variétés qui ne poussent pas chez nous. Mais cela ne s’applique pas à l’élevage ou aux produits laitiers. En outre, les serres modernes sont de moins en moins gourmandes, voire autosuffisantes.

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Tous les chemins mènent à la ferme…

Ou font venir la ferme à l’assiette! La vente au détail, sur place, n’est qu’une des façons de profiter des produits de nos champs et de nos étables. Hélène Capocci note: “Selon la Région wallonne, “circuit court” est un mode de commercialisation de produits agricoles et horticoles, qu’ils soient bruts ou transformés, dans lequel au maximum un intermédiaire intervient entre le producteur et le consommateur”. Cela recoupe une vaste panoplie de pratiques: vente à la ferme, marchés, vente par correspondance, paniers fermiers ou bio, points de vente collectifs, commerces, groupements d’achats… Pour parler de producteurs locaux, la limite est de 80 km de distance entre le producteur et le lieu de distribution. On parle aussi d’une proximité sociale, via le lien entre les producteurs et les consommateurs. En 2014, 7,43 % des fermes belges utilisaient les circuits courts, alors que le système semble pourtant aller de soi. Au commencement était donc l’agriculteur qui ouvre son stand de légumes devant son champ. Cette vente basique est nommée par l’Afsca “producteur primaire vendeur à la ferme”.

Lorsque l’éleveur se met à transformer son lait en fromage ou en yaourt pour les vendre dans son exploitation, il ne fait pas que maintenir l’emploi et trouver une alternative aux quotas laitiers. Il devient “producteur fermier”. Qu’il vende chez lui ou via des boutiques ou des coopératives. Bonne nouvelle: il est alors tenu à respecter un certain nombre de règles, pour obtenir l’autorisation d’exercer son activité. L’Afsca les a assouplies pour encourager le développement de ces initiatives, mais protège le consommateur en exigeant les bonnes pratiques d’hygiène, l’autocontrôle et la traçabilité des produits. Si tu ne vas pas à la ferme, la ferme ira-t-à toi! Pour se procurer ces fameux produits de terroir, l’on peut aussi passer par des organisations d’achats groupés. Les groupements d’achats en commun (GAC) sont apparus dans les années 80 en Wallonie. En Flandre, on note les Voedselteams. En Région bruxelloise, les Groupes d’achats solidaires de l’agriculture paysanne (GASAP) sont également présents. Certains impliquent de s’engager pour la production et les récoltes.

La Ruche qui dit Oui, concept parisien bien implanté chez nous, propose de faire son marché parmi l’offre de différents producteurs, online, puis de passer retirer sa commande dans des points de livraison variés (centres culturels, ASBL…). En passant par les paniers ou les achats groupés, on trouve quasi tous les produits de bouche nécessaires en une commande. Toutes ces initiatives, alternatives à la distribution, créent un vrai partenariat entre les producteurs et les consommateurs, en réduisant l’intermédiaire à 1 maximum. Les institutions soutiennent les fermiers. La négociation est en cours pour que les Éco-Chèques et Chèques-repas soient utilisables à la ferme. La Région wallonne crée des halls-relais agricoles, immeubles destinés à établir des activités de transformation et de commercialisation communs pour différentes fermes. On y produit, on y cuisine de l’alimentation collective, on y met en place de la vente online.

Jouer à Marie-Antoinette

La dimension ludique et le plaisir font partie intégrante de cette façon de s’approvisionner. Le besoin de nature n’en finit pas de tourmenter les citadins… Même les plus geeks. L’ASMR, ce sont les sensations de picotements ressentis face à une simulation sensorielle (auditive, visuelle…). Ces vidéos de bruits qui font du bien cartonnent sur le Web. La plateforme Twitch, comme les autres, leur dédie une catégorie spéciale. Et au sein de celle-ci, à côté des films d’adolescentes chuchotant ou frottant doucement des papiers, l’on trouve de plus en plus d’images… d’animaux de la ferme.

TheGoatChick filme ses chèvres 7 jours sur 7, 24 h sur 24. Live From The Hive diffuse en live les activités d’une ruche… La ferme fait l’objet de jeux vidéo (le mythique Farm Simulator), d’apps mobiles (Hay Day, entre autres), où l’on entretient soigneusement ses champs virtuels et écoule sa production chez des consommateurs imaginaires. Dès lors, se transformer en fermier d’un jour, ou plutôt d’une heure, tout en faisant ses courses, partir à la cueillette séduit de plus en plus de consommateurs. Une bonne idée d’excursion pour les dernières semaines de vacances. On enfile les bottes, on prend ses gants et son panier et direction les exploitations maraîchères, qui sont de plus en plus nombreuses à proposer l’autocueillette, parfois de façon occasionnelle, à jours et/ou heures fixes (renseignez-vous toujours au préalable).

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Faites vos courses

Quelques adresses, qui proposent également des boutiques à la ferme et, souvent, des paniers:
La ferme Le Pic-Vert  permet de cueillir ses légumes et ses fraises, tant qu’il y en a… Rue du Toupet 6, La Glanerie, 7611 Rumes. www.lepic-vert.be
Fruit-Time propose des fruits rouges et des fleurs. Rue du Pommier 465, 1070 Anderlecht. www.fruit-time.be
La ferme Destexhe et fils propose un vaste assortiment, selon la saison, à cueillir dans les champs. Haut-Voie 63, 4537 Verlaine. www.ferme-destexhe.be
Pluk Plek ouvre ses serres et ses potagers et pratique une culture sans engrais ni pesticides. Heirbaan 71-73, 1740 Ternat. www.plukplek.be
La Finca propose ses cueillettes au potager dans les serres, jusque fin septembre. Chaussée de Malines 71, 1970 Wezembeek-Oppem. www.la-finca.be
Le Champ des possibles intègre la cueillette dans un vaste projet local et participatif, auquel on peut adhérer pour aller cueillir ses légumes, cultivés sans engrais ni désherbant, chaque semaine. Un bel endroit à découvrir, site des Piétresses, 4020 Liège. www.champdespossibles.be
Les Jardins de l’Escalier proposent des légumes en autocueillette. Rue de l’Escalier 11, 5000 Beez. www.lesjardinsdelescalier.be
La Ferme du Chant des Cailles permet, sur abonnement, de récolter les légumes de la semaine… Entre autres activités qui créent du lien. Avenue des Cailles, 1170 Watermael- Boitsfort. www.chantdescailles.be

 

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