Reportage: la résistance des derniers bistrots de village

Il y aurait jusqu’à 55 cafés qui ferment chaque mois en Wallonie. Loin d’être épargnés, les bistrots de village occupent pourtant une place centrale dans la vie quotidienne des patelins. Passage au zinc, avec une chope. Et pas mal d’empathie.

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D’un geste machinal de la main, Carine balaie les quelques miettes qui jonchent la surface en bois. “C’est la table aux cartes, là où toute partie commence”, lance-t-elle d’un air fier. Entre la porte d’entrée et le comptoir, les clients y sont idéalement installés pour saluer ceux qui entrent et (leur) commander une tournée. “J’en ai déjà vu jusqu’à huit amassés autour d’elle alors qu’elle est faite pour maximum quatre personnes”, sourit la tenancière, aux commandes du seul café du hameau namurois de Haid, depuis 1990. 

“J’avais 20 ans quand l’ancien propriétaire a dit à mon père: “Si ta fille veut le reprendre, je lui donne les clés demain et elle va y jeter un œil”. Il y avait un bordel incroyable, mais j’avais envie d’un truc à moi, d’être ma propre patronne. Comme je venais d’ici et que je connaissais tout le monde, je savais bien que j’aurais de la clientèle.” Quelques semaines plus tard, le Bon Accueil ouvre ses portes. Et voit se succéder deux ou trois générations de villageois convaincus. Depuis quelques années, le grincement de la porte d’entrée se fait toutefois moins régulier, les ouvertures de pompes aussi.

À Comblain-au-Pont, le long de l’Ourthe liégeoise, le Bellevue fait office de petit dernier dans la liste des quatre troquets de la place Leblanc. Stéphanie et son frère Kevin tiennent leur petite entreprise depuis deux ans et demi. “On a tous les deux été élevés dans cet univers parce que nos grands-parents tenaient un café-restaurant un peu plus loin dans le village, explique Kevin. Avant et après l’école, les week-ends… On y était constamment! Ce qui me reste de cette époque, c’est ce besoin d’être tout le temps avec des gens.” Mus par une certaine nostalgie, la sœur et le frère ont voulu retrouver cet esprit familial douze ans après la fermeture du café de leurs aïeuls. “La grande majorité de nos clients sont des habitués, note Kevin. Ils sont toujours là aux mêmes heures, prennent toujours la même chose, mais l’élément le plus important, c’est leur place. Le premier arrivé s’installe sur la chaise la plus proche de l’entrée du comptoir mais il se lève pour la libérer dès que l’habitué de “la première chaise” arrive.” 

© Émilien HofmanCarine, gérante du Bon Accueil © Émilien Hofman

Le public du café de village est principalement d’âge mûr, les jeunes privilégiant le casier de bières à boire en petit comité pour épargner le portefeuille. Outre les habitués, Carine et Kevin accueillent parfois des chasseurs, des pêcheurs et des concentrations de motards dont l’itinéraire prévoit un stop au café.

À Wibrin, magnifique entité de la commune de Houffalize, en Province de Luxembourg, le succès du Bastognard ne repose pas uniquement sur la population locale. Depuis 1982 et l’ouverture du pôle touristique que constitue la brasserie d’Achouffe, de nombreux Flamands garnissent régulièrement la terrasse de Dominique et Francis. “La plupart d’entre eux passent le week-end dans leur maison de résidence et… se sont fidélisés à notre café”, se félicite le tenancier quinquagénaire. Un intérêt qu’il assure lié à ce récent délaissement des “grandes” structures pour un retour au local, à l’authentique. 

Étés meurtriers

Des murs en bois à la vue sur une plaine verdoyante typique de la région, son café remplit pleinement ces critères certes subjectifs. “Le dimanche et l’été, le café est constitué d’une moitié de gens du cru et d’une autre de Flamands qui se sont rencontrés ici dans la région.” La période qui court du mois de mai à la fin septembre est cruciale pour le Bastognard comme pour le Bellevue, dont le chiffre d’affaires est un tiers moins important durant les mois d’hiver. Quoique. “Je n’ai jamais vécu du tourisme, déplore Carine. Juillet et août sont mes deux plus mauvais mois de l’année parce que les gens sont en vacances et que la région n’est pas très touristique. Le Domaine de Chevetogne et la ville de Rochefort sont voisins, mais quand les gens démarrent de là-bas, c’est pour rentrer chez eux.”

© Émilien HofmanFrancis et Dominique, gérants du Bastognard © Émilien Hofman

Depuis 2017 et l’ouverture de son café, Kevin a vu le prix de la bière grimper de 1,90 € à 2,10 €. Carine, elle, servait encore des mousses à 20 francs belges (50 centimes d’euro) à ses débuts. “On est parfois gêné au moment de faire le compte de certains clients, confie Kevin. On se dit qu’ils n’ont presque rien bu mais qu’ils doivent tout un paquet d’argent…” La hausse des taxes sur les alcools fait partie des difficultés des tenanciers, mais il y en a d’autres. “Avant même d’avoir acheté la moindre marchandise, il me faut 4.000 euros tous les mois, lance Carine. L’électricité, les assurances, les taxes, les accises, le nettoyage des pompes, les bonbonnes de CO2, la Sabam, etc.” Des restrictions budgétaires présentes des deux côtés du comptoir et qui font chuter les ventes. “Il y a vingt ans, je faisais dix fûts par semaine plus deux fûts de bière spéciale, raconte Carine. Aujourd’hui je suis contente quand j’ai vingt clients sur la journée et six fûts vides en fin de semaine.” De l’avis des cafetiers, la générosité des clients est une habitude qui ne devrait pourtant pas disparaître de sitôt. Les commandes uniques d’ailleurs ne sont pas légion. “Quand j’entends “Dominique, mets un verre”, c’est pour tous ceux qui sont présents dans le bar”, reconnaît fièrement la tenancière du Bastognard

Régulièrement citée comme cause principale des faillites de nombreux troquets, l’interdiction de fumer est une excuse bien trop facile selon Fabrice (première photo de l’article), installé derrière le zinc de son Colombophile, à Kain (Tournai). “C’est la plus belle chose qui ait été décidée au niveau de l’Horeca, prétend ce joyeux drille. C’est clair que les établissements ont perdu des clients, mais ils ont gagné en confort de travail ! Et tous ces gens qui ont déserté sont soit morts du cancer… soit ils sont revenus.” Mais certains de ses confrères regrettent une certaine convivialité… Quant aux diminutions régulières du taux d’alcool autorisé, Carine avoue avoir perdu “trop d’amis très jeunes quand ils ont repris leur voiture ou qu’ils ont traversé la rue en fin de soirée”.

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