La démocratie est-elle capable de répondre aux enjeux environnementaux?

L’urgence climatique remet en question notre modèle de gouvernance qui apparaît à la peine face aux enjeux qui menacent la planète entière.

manifestation écolo
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La crise climatique met à nu certaines faiblesses structurelles d’un système réputé “le pire, à l’exclusion de tous les autres”, selon la formule de Winston Churchill. L’urgence climatique et le temps démocratique, rythmé par des élections, qui mettent généralement les politiques le nez sur le guidon de leur réélection pose question. Est-ce à dire qu’il faut suspendre la démocratie ? Solidaris, dans le cadre de son festival " Les solidarités " à Namur organise un intéressant débat autour de cette question alors que selon le dernier Thermomètre Solidaris "70 % des Belges francophones ont l’impression que le système démocratique fonctionne plutôt mal".

En tout cas, le spécialiste des migrations climatiques François Gemenne n’y croit plus. Jamais le système démocratique ne parviendra à atteindre les objectifs de Paris. "La démocratie représente des intérêts divers et contradictoires qui ne permettent pas de "représenter" le climat. Car le climat n’a pas de classe sociale. Les électeurs sont sensibles à la cause comme ils sont pour la faim dans le monde ou le racisme mais pas comme de quelque chose qui les concerne. Le résultat, ‘est que nous votons pour un monde à plus 3 degrés. Les instances démocratiques ne sont pas capables de penser le long terme et de raisonner hors des intérêts des électeurs." Et d’ajouter : "le problème est que le récit climatique est construit comme un effort et les gens sont, de ce fait, confrontés au fait de voter contre leurs intérêts immédiats. Seule une minorité privilégiée le fait et cette minorité apparaît comme hors sol."

François Gemenne estime néanmoins qu’une dictature verte serait inefficace. Si la population peut accepter des mesures drastiques qui permettent un retour à la normale, comme dans le cas du covid, avec le climat, il n’y aura pas de retour à la normale. Pour lui, la voie la plus prometteuse est de travailler avec les minorités agissantes et des groupes de personnes qui peuvent actionner des leviers et ainsi amener du changement. Il prend pour exemple les avancées réalisées en matière de droit de vote des femmes ou de fin de la ségrégation raciale qui l’ont été grâce à des minorités.

“Il faut des mesures radicales comme pour le Covid” – Adélaïde Charlier, activiste écologiste

“Il va falloir accepter l’état d’urgence climatique le plus rapidement possible. On doit rester en démocratie mais en prenant des actions radicales comme on l’a fait pour la crise sanitaire. Pour avancer, il faut faire appel à la participation citoyenne. On doit tout essayer dans le cadre démocratique avant d’en arriver à la dictature. Énormément de citoyens se bougent aujourd’hui dans l’associatif, le monde de la finance, dans tous les secteurs. Des citoyens poussent les secteurs vers une transition responsable. Il faut aller chercher cette énergie pour l’inclure dans le monde politique.

Pour moi, la démocratie doit passer à un niveau supérieur. Le problème, c’est qu’on ne demande au citoyen qu’un vote tous les 4, 5 ans. Le citoyen est déconnecté de la démocratie. Il n’est pas inclus dans les décisions. On doit beaucoup plus se tourner vers une démocratie participative pour répondre aux défis climatiques. On doit s’assurer que les citoyens sont formés sur les questions sur lesquelles ils doivent décider. Quand on accueille Ali Baba à Liège, il faut montrer l’impact climatique. Les citoyens ont souvent des propositions beaucoup plus concrètes que les politiques. Et puis, il faut montrer le beau côté de l’engagement climatique qui donnera des villes plus calmes, moins polluées, plus paisibles, dans lesquelles les enfants pourront jouer. On ne voit que le fait qu’on ne pourra plus prendre son avion pour le week-end. Mais les gens ont peur de changer. C’est là que ça bloque. Le choix à poser n’est pas de savoir s’il faut agir ou non mais bien de quelle manière on va le faire.”

“Il ne faut surtout céder à une dictature verte” – Eric Clemens, auteur de “Pour un pacte démocratique”

“La dictature des experts n’est pas une option car cela réduirait à rien l’exigence démocratique. Pour mener une action commune, il faut une tension entre la liberté et l’égalité. Il ne s’agit pas d’être aussi savant que les experts mais de pouvoir exercer son jugement. Le processus démocratique, c’est de comprendre ce que disent les experts et de voir, de juger ensuite quelles sont les mesures efficaces. Il faut pour cela que le savoir des experts soit partageable, sans quoi ce qu’ils proposent ne sera pas légitime, avec le risque quasi assuré du refus des citoyens ou même de leur révolte. Bien sûr, ce processus laisse apparaître les divergences. Mais c’est l’abc de la démocratie qui fait d’elle le seul régime politique raisonnable : accepter les divisions, entre classes, genres, opinions, savoirs, pouvoirs…. La division appelle alors à rechercher la relation par le processus démocratique.

Il n’y aura jamais une action politique pour le climat si elle n’est pas largement partagée au sein de la population. On ne peut pas sauver la terre sans y associer les humains qui vivent sur cette terre. Seule la démocratie se préoccupe des humains, pas seulement du pouvoir et du savoir, et elle le fait dans la recherche de leur consensus à travers leurs dissensions. C’est pourquoi la démocratie est bien le seul système qui ose se remettre en question et se réformer en fonction des humains divisés à relier. Elle est le seul système qui ne cesse d’être à la recherche du partageable. Les décisions lors de la crise du covid n’ont pas été prises de manière suffisamment démocratiques, négligeant le parlement et déjà les plus concernés auprès des malades, le monde des soignants. Quand ceux-ci ont tourné le dos à Sophie Wilmès, c’était précisément le signe que la démocratie n’avait pas été respectée. Et on a vu surgir tous les défauts qui en ont découlé avec la montée des complotistes et des anti-vaccins. Si on appliquait au climat des méthodes de décision sans le parlement et sans les plus concernés, chacun d’entre nous, on multiplierait par cent les défauts enregistrés lors de la crise sanitaire.”

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