L’islam belge est-il un islamisme?

Il s’était fait discret à la faveur de la crise sanitaire. Sauf que l’imam de la plus grande mosquée de Belgique s’est vu retirer son titre de séjour. Une vision violente du Coran serait donc encore enseignée dans notre pays qui fut l’épicentre européen du terrorisme islamiste?

Mohamed Toujgani
Mohamed Toujgani. © BelgaImage

Le retrait du titre de séjour de Mohamed Toujgani par les services du secrétaire d’État Sammy Mahdi, “sur la base d’informations provenant des services de sécurité, en raison de signes d’un grave danger pour la sécurité nationale”, a suscité l’émoi dans la communauté marocaine. L’imam principal de la mosquée Al-Khalil de Molenbeek prêche dans notre pays depuis 1982, ses propos ne semblent en rien teintés d’un islam “belge” ou “européen” compatible avec les valeurs portées par notre Constitution. D’abord, l’homme ne parle ni le français, ni le néerlandais. Ceci, c’est pour la forme de son discours.

Quant au fond, on ne peut pas vraiment considérer qu’il soit un rempart contre l’extrémisme religieux. La note de la Sûreté fait état “de nombreux ­prêches incitant à la haine et à la violence”, de “diffusion d’idées racistes ou discriminantes contre les communautés juive et chiite”, et la participation active “au renforcement de l’emprise des services de renseignement marocains” sur “l’islam institutionnel” belge ainsi qu’à “l’espionnage de la communauté marocaine de Belgique”. On notera également le point suivant: même si l’Exécutif des musulmans de Belgique avait fermement condamné les propos antisémites de l’imam Mohamed Toujgani – lui-même avait regretté ses paroles et présenté ses excuses à la communauté juive de Belgique -, cela n’avait pas été le cas du Conseil des théologiens. Ce Conseil des théologiens, attaché au dispositif de l’Exécutif des musulmans de Belgique était pourtant compétent pour les questions de fond ayant trait à l’islam. Et l’est toujours…

Pour quelle raison ce Conseil des théologiens n’a pas commenté voire ­condamné le prêche de Mohammed Toujgani (“Seigneur, fais que le sang des martyrs soit une arme sous les pieds des sionistes oppresseurs, et que ce sang soit un feu ardent qui les brûle et un vent qui les fustige”)? Parce qu’un prêche n’est pas une question théologique “de fond”? Ou parce que le Conseil des théologiens était dirigé par Tahar… Toujgani, le propre cousin de Mohamed Toujgani? L’imam de la plus grande mosquée de Belgique et son cousin qui dirige, toujours, les théologiens musulmans de Belgique seraient a priori sur la même longueur d’ondes… Un peu de ménage supplémentaire pourrait s’imposer. Car sur cette même longueur d’ondes, ­rappelle l’islamologue et ex-Frère musulman Michaël Privot, ­Mohammed Toujgani s’est aussi opposé au fait de faire une prière pour les ­victimes des attentats de Bruxelles.

Ou se tourne-t-il vers les Lumières?

Molenbeek bénéficie depuis des années d’une cellule de lutte contre la radicalisation qui a modéré la violence des adeptes d’une certaine vision de l’islam. Cet assagissement devrait être la porte d’entrée vers un islam moderne de Belgique… Quelques résultats encourageants sont d’ailleurs déjà visibles.

À Molenbeek, le conseiller communal cdH Ahmed El Khannouss se dit ­stupéfait. Il décrit l’imam de référence de la communauté marocaine comme un homme œuvrant pour rassembler les communautés et avance qu’il “a participé à de très nombreuses activités avec des catholiques et avec le grand rabbin de Bruxelles Albert Guigui”. L’élu cdH pointe que l’appel à “brûler les Juifs” qu’on reproche à l’imam était “sorti de son contexte”. “C’était une période où Israël bombardait Gaza”, rappelle-t-il.

Faut-il un contexte pour apprécier la gravité d’un “Mort aux Juifs”? En attendant, la bourgmestre socialiste de Molenbeek, Catherine Moureaux a également pris la défense de Mohamed Toujgani. “Eu égard à la fonction de président de la Ligue des imams marocains de Belgique de Monsieur Toujgani, j’ose espérer que Monsieur Mahdi dispose réellement d’un élément nouveau important pour expliquer la prise de cette décision. Personnellement, comme d’ailleurs mes services de police compétents, je n’ai pas été informée de la survenue d’un élément nouveau au sujet de monsieur Toujgani.” Deux personnalités poli­tiques, en d’autres termes, se portent garantes pour celui qui donne le la au sein de la communauté marocaine – la minorité ethnoculturelle d’origine étrangère la plus importante du pays.

Depuis les attentats, la communauté est comme en apesanteur, observe Michaël Privot. Il n’y a pas de grande voix qui semble élever l’islam de Belgique vers les Lumières. Mais l’inverse est vrai aussi. C’est comme une forme d’apathie… On a, tout de même, des personnalités qui sont intéressantes et prometteuses comme Hicham Abdel Gawad, le professeur de religion islamique licencié pour sa vision “progressiste” de l’islam. Ce qui va dans le sens d’un islam des Lumières, c’est également le forum “LDC” (Le Débat Continu), une plateforme ayant un relais sur Facebook qui contribue à ouvrir beaucoup de portes et de débats à l’intérieur des communautés musulmanes francophones.” Mais pas de développement de nouvelles théologies libérales, pas de nouvelles littératures ouvertes et œcuméniques, pas d’ouverture de mosquées progressistes. Il reste un espace à prendre. Cet espace peut être celui d’un islam des Lumières… mais cela ne se passe pas, tout simplement. “Par contre, ce qui est certain, c’est que le discours salafiste n’est plus aussi hégémonique que ce qu’il était durant les années 2015/2016. Et ça, c’est une bonne nouvelle.

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