Quand Jean-Louis Murat disait ce qu'il pensait : « Je n’ai jamais été assez costaud pour le succès »

Jean-Louis Murat, qui nous a quittés à l’âge de 71 ans, n’avait pas sa langue en poche. Morceaux choisis des interviews qu’il nous a accordées.

Jean-Louis Murat en 2007 au Francofolies. © BelgaImage

Cheveux gris, yeux bleus, visage buriné et voix infatigable, Jean-Louis Murat avait toujours la vitalité d’un jeune premier et la fougue d’un révolutionnaire lorsqu’il rencontrait la presse. L’Auvergnat, qui nous a quittés ce 25 mai à l’âge de 71 ans, bousculait les conventions, cassait beaucoup de sucre (sur ses « collègues » chanteurs, sur l’industrie du disque, sur tout), mais pouvait aussi se montrer plein d’émotions lorsqu’il se décidait à ouvrir sa carapace d’écorché vif. Morceaux choisis.

La chanson française

« Je me fais assassiner à chaque fois que je critique des artistes. Mais on peut être critique quand même. On peut trouver que les chanteurs francophones ont parfois fait joujou avec la langue, à la limite du slogan publicitaire. Et si je mets la barre très haut, c’est sans doute que, comme Gainsbourg, je trouve que la chanson est un art mineur. Pour moi, être écrivain, c’était tout. C’est sûrement pour ça que cette passion de la chanson est dans mon esprit une ambition secondaire. Je n’étais pas capable de gagner le tour de France, donc j’ai fait du cyclotourisme. La chanson, c’est du cyclotourisme. »

La critique

« Un accueil médiatique favorable ne veut pas dire un accueil public favorable. Le divorce est même de plus en plus grand. Et je m’en fous. Je vis avec. Quand j’ai commencé, j’avais droit à deux pages dans Libération deux dans Le Monde, quatre étoiles dans Télérama et on vendait 150.000 albums. Là, que les critiques soient bonnes, ou même très bonnes, je finis avec 5.000 exemplaires! Une des pistes d’explication, c’est que le média télé est tellement mauvais que ça rejaillit sur tous les autres. Les gens ne croient plus ce qu’ils voient à la télé et, conséquence directe, ils ne croient pas non plus ce qu’ils lisent. »

La musique et le bruit

« La musique ne représente plus grand-chose. On est des chanteurs inaudibles dans une société inaudible. Je le dis pour moi et pour tous les collègues. Dans des civilisations qui s’éteignent, les voix et la force d’imagination s’éteignent aussi. On s’est fait avoir dans notre passion pour la contre-culture, pour le rock. Cette musique qu’on a aimée est devenue le bruit de fond d’un mode de vie qu’on déteste. »

Gimme Shelter (Rolling Stones)

« Gimme Shelter, la chanson des Rolling Stones sortie en 1969, c’est ma madeleine de Proust, un sommet de création, un mystère total. Mais quand je me rends compte que son intro a servi pour la pub d’une voiture japonaise pourrie, tout s’est écroulé. On pensait que la bande sonore de tout ça allait influencer nos vies et on se rend compte que ça n’a rien changé du tout. »

Jean-Louis Murat

© BelgaImage

Education rock

« C’est un prof d’anglais qui a fait mon éducation musicale. Il détestait le pillage éhonté du blues du Delta par les groupes rock. Moi qui ai toujours été dingue de ZZ Top, j’ai enfin pu grâce à Internet découvrir l’origine de leur album « La Grange », un riff piqué à un papy du Mississippi. On a spolié les musiciens du Mississippi, ou plus loin les griots africains. Et des petits Blancs en ont fait le terrain de nos fantasmes. J’ai l’impression d’avoir vécu une jeunesse de substitution. Voilà. »

Mes modèles américains

« Depuis mon adolescence, je suis imbibé de Neil Young, du Creedence Clearwater Revival, de Bob Dylan, de JJ Cale. Mon rêve, c’est de faire un disque comme le font ces géants. Le truc qu’il est impossible de dater, qui s’écoute au présent et revit chaque fois que vous le posez sur la platine. J’aurais eu une tout autre carrière s’il y avait en France les studios et des musiciens comme on en voit aux Etats-Unis. D’une certaine façon, ma vie fantasmée est là-bas. »

Arbre généalogique

« Ça fait plaisir quand des artistes français que j’aime, et j’en aime, il ne faut croire, me citent comme référence. Mais l’appréciation des autres ne dissipe pas les doutes. Bertrand Belin est venu me dire qu’un seul de mes concerts lui donne du peps pour deux ans. Étrange, mais je refuse de me demander pourquoi on m’aime. Moi qui me suis imaginé d’un lignage virtuel entre Neil Young, Cohen et Dylan, je ne crois plus à l’arbre généalogique des affections. »

Le succès

« A un moment, au tout début, Virgin a rêvé de faire de moi un nouveau Julien Clerc, puis j’ai été marginalisé. J’ai très vite su que le succès tuait. Et moi, je n’ai pas envie de mourir artistiquement. Ce qui m’intéresse, c’est d’être là tout le temps, tout le temps, tout le temps. Chaque page nouvelle qui s’écrit a une marge et moi, à chaque fois, je suis dans cette marge. Cette constance dans la tenue me suffit. Dans le fond, je n’ai jamais trouvé que je méritais vraiment le succès. Je n’ai jamais été assez costaud pour supporter ça. L’état intermédiaire me va tout à fait. Ça fait des années que je ne demande pas plus à un disque que de financer le suivant. »

Proust

« Qu’une chanson soit facile à comprendre dans le semestre de sa publication, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. J’aime les gens décalés. Proust n’est pas de 1910, il anticipe. Je l’écoute sur mon iPod et je me dis “mon pauvre Marcel, Anatole France pouvait écrire “Proust est trop long et la vie est trop courte”. Mais un siècle après, je comprends parfaitement tout ce que tu as voulu dire. C’étaient vraiment des cons”. Une sorte de liberté se dégage si tu ne travailles pas pour le temps présent. C’est peut–être un signe d’orgueil, mais l’époque actuelle ne me paraît pas intéressante. Qu’est-ce que tu veux écrire sur la crise, les gens qui n’ont pas de boulot, les gamins qui n’apprennent rien? Qu’est-ce que tu veux dire sur le gouvernement, sur les éoliennes, sur les OGM? Tu ne vas pas faire rimer la liste des dix problèmes du moment. Qu’un Européen sur trois soit assez timbré pour mériter un suivi psychologique, là, ça commence à devenir plus intéressant. »

Mon album ultime

« Pour moi, la vraie histoire commence avec mon album “Le moujik” en 2002. J’avais opté pour une formule en trio et j’étais à la guitare. J’avais trouvé mon style. Mais il m’a fallu longtemps pour oser me lancer. Des musiciens comme Marc Ribot ou Howe Gelb (Calexico, Giant Sand - NDLR) m’ont aidé à me décomplexer par rapport à cet instrument. Dans son esprit, mon nouvel album se rapproche du “Moujik” et de “Lilith”. »

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