Cette nuit-là: "Ce n’est pas un simple fait divers"

Safia Kessas revient sur l’assassinat raciste d’Ahmed Isnasni et Habiba El Hajji à Schaerbeek en 2002, à travers le combat de leur fille Kenza pour perpétuer leur mémoire.

Cette nuit-là
© RTBF
Diffusion le 6 juin à 21h45 sur La Trois

Le 7 mai 2002, à 4 heures du matin. Hendrik Vyt, 79 ans, habitant de Schaerbeek, et militant d’extrême droite, raciste notoire et assumé, s’en prend à ses voisins, une famille d’origine marocaine. Ahmed Isnasni, 47 ans, et Habiba El Hajji, 45 ans, succombent. Deux des enfants sont gravement blessés et hospitalisés. Le tueur a également tenté d’incendier leur immeuble et est mort étouffé par les flammes. Vingt ans plus tard, la journaliste et réalisatrice Safia Kessas, notamment connue pour Les ­Gre­nades, média autour de la question des genres et du féminisme de la RTBF, revient sur ce drame tragique qui, à l’époque, a bouleversé une partie de Bruxelles, toute la communauté musulmane de Belgique, mais dont on ne reparle pas si souvent aujourd’hui. Si bien que beaucoup de jeunes n’en ont probablement jamais ou très peu entendu parler. Un manque qui pourra en partie être réparé avec ce documentaire, Cette nuit-là.

Deux jours avant le drame, Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national, perdait largement face à ­Jacques Chirac dans la course à la présidence de la République française. Il y a quelques semaines, sa fille Marine Le Pen aux opinions politiques proches a ­également été boudée par le scrutin, mais l’écart avec le vainqueur n’était plus si important. ”Je pense qu’il y a une résonance assez forte entre cette histoire et l’actualité d’aujourd’hui, commente Safia Kessas. Vingt ans plus tard, la configuration est similaire. La parole raciste est libérée, les chiffres des violences racistes augmentent et l’extrême droite est à nouveau aux portes du pouvoir.”

Une autre motivation derrière ce documentaire: ­éviter que la Belgique n’oublie ce drame. “On n’a pas le droit, insiste la réalisatrice. Ce n’est pas un simple fait divers ou un conflit de voisinage, il y a trop d’éléments systémiques, qui n’ont rien de banal. Nous avons une ­responsabilité sur le fait de documenter cette histoire. On en commémore des tas d’autres, mais quand ça touche à l’immigration, on a moins tendance à se souvenir ou vouloir se rappeler. On n’a pas toujours envie de regarder les failles de la société en face.”

Dans Cette nuit-là, les caméras suivent Kenza, la fille des victimes, âgée de 18 ans à l’époque des faits, qui revient vingt ans plus tard dans l’immeuble de son enfance, où se trouvent aujourd’hui les locaux de la fondation qu’elle a créée. Pour entretenir la mémoire de ce crime, mais aussi faire en sorte d’améliorer le vivre ensemble dans la commune de Schaerbeek. Ce documentaire est aussi son histoire, celle de sa reconstruction après le drame, de son combat. “Sans elle, cet événement aurait pu tomber dans l’oubli, ajoute Safia Kessas. C’était son souhait qu’on puisse documenter son histoire, de faire passer un message d’ouverture et de dialogue.” Parmi les moments forts du film, la jeune femme lit des documents issus du dossier judiciaire, récupérés récemment, notamment la déposition de son petit frère, âgé de 10 ou 11 ans à l’époque, qui raconte le déroulé de la nuit avec ses mots d’enfant.

Mais Cette nuit-là parle aussi finalement de la commune de Schaerbeek elle-même, de son passé. “C’est intéressant que tout cela se soit passé là. La commune a été gangrenée par le racisme ordinaire, avec le bourgmestre Roger Nols, pendant presque vingt ans, puis par un ­responsable de la police d’extrême droite. C’est un contexte très particulier. On a voulu mettre cette époque en avant dès le départ. L’extrême droite n’a pas fleuri dans cette commune sans raison. Certains Schaerbeekois de 30-40 ans sont encore très marqués par cette période, les injustices vécues, les contrôles au faciès, la peur de sortir…” Entre archives, rencontres et reportages, le documentaire remet un coup de projecteur sur le drame de 2002, nous montre qu’il n’a pas eu lieu à ce moment et à cet endroit par hasard, mais également ce qu’il en reste aujourd’hui grâce à Kenza et son parcours.

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