Peut-on se priver de la RTBF?

Le futur contrat de gestion de la RTBF est actuellement discuté et rediscuté. Pendant ce temps, en Europe, un vent mauvais souffle contre les chaînes publiques. Trop chères pour le contribuable. Mais aussi trop indépendantes pour certains faiseurs d’opinion.

caméraman de RTBF
L’audiovisuel public francophone représente environ 2.200 équivalents temps plein et 350 millions d’euros de budget. © BelgaImage

Début mars, Emmanuel Macron, connu pour entretenir une relation tendue avec les médias, glissait dans sa première réunion de campagne vouloir mettre fin à la redevance télé et basculer le financement de l’audiovisuel public sur le budget de l’État. Fini les 138 euros payés annuellement par les 28 millions de ménages détenteurs d’un téléviseur, promet-il… Pourtant, jure-t-il dix jours plus tard, il n’a d’autre souci que de “protéger l’information libre et indépendante”.

L’annonce a assombri bon nombre de visages, à commencer par ceux des travailleurs des chaînes publiques et plus globalement des acteurs de la culture. C’est qu’on peut craindre que cet éventuel futur budget alloué aux médias publics ne fonde à mesure que les contenus proposés s’éloignent des souhaits du gouvernement. Ce qui n’était encore qu’une vieille obsession d’extrême droite – Marine Le Pen et Éric Zemmour veulent tout bonnement mettre fin à l’audiovisuel public – prend donc des allures bien plus tangibles.

L’info avant la thune

En Belgique francophone, l’audiovisuel public représente environ 2.200 équivalents temps plein travaillant pour la RTBF ou pour l’un des douze médias de proximité à mission de service public. Financées à hauteur de 350 millions d’euros en 2021 sur le budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ces chaînes ont pour objectif d’offrir un accès à une information fiable et de qualité, sou­ligne la ministre des Médias, Bénédicte Linard. “Ils sont moteur de la diversité culturelle et acteur de l’espace démocratique.” Concrètement, si la RTBF était une entreprise privée, elle diffuserait sur ses chaînes “moins de programmes d’informations tout au long de la journée, probablement pas de sports paralympiques et Musiq3 n’existerait pas, prédit l’administrateur général de l’entreprise publique, Jean-Paul Philippot. Il n’y aurait plus non plus de productions originales de courts-métrages ou de séries belges.” En résumé, toute une série d’émissions ne seraient pas à l’antenne, acquiesce le spécialiste des médias et professeur à l’UCLouvain Frédéric Antoine. “Prenez QR l’actu par exemple. C’est un luxe, après le journal télévisé, de faire une émission dans laquelle on débriefe l’actualité en faisant venir des experts et en répondant aux questions de téléspectateurs. RTL ne le ferait pas car c’est le meilleur moyen de tuer l’accès au prime time.” C’est bien là le nerf de la guerre qui fait toute la différence entre médias de service public et médias privés: quand les premiers sont financés en majeure partie par l’État, les deuxièmes comptent surtout sur les recettes de la publicité pour fonctionner. Et qui dit publicité dit audience à aller chercher.

Résultat, même quand les programmes peuvent sembler similaires entre l’audiovisuel public et privé, la façon d’aborder les sujets reste différente, observe Frédéric Antoine. “Certaines productions se ressemblent, mais les intentions derrière ne sont pas les mêmes.” Le programme Escape Show de Tipik sur la RTBF, par exemple, où des personnalités doivent sortir d’une pièce, a tout d’un divertissement comme on en trouve sur les chaînes privées. “Pourtant c’est un escape game prétexte car le but est d’expliquer des phénomènes scientifiques. L’opérateur privé, lui, son seul but c’est d’avoir le maximum d’audience pour pouvoir vendre aux annonceurs son espace publicitaire au prix le plus fort.” En quelque sorte, résume le professeur de l’UCLouvain, le service public a une finalité extravertie – répondre aux attentes du public – là où le privé a une finalité introvertie: ce qui compte, c’est de faire fructifier l’entreprise pour satisfaire les actionnaires.

De la télé utile

À BX1, la grille des programmes est donc constituée selon “ce qui va être utile à la société” , souligne le directeur de la radio et télé locale bruxelloise, Marc de Haan. “Nous avons une attention pour l’ensemble de l’actualité, sans considération sur ce qui va créer un levier d’audience.” Chaque année, les subsides de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Cocof permettent à l’ASBL de mettre à l’antenne de nombreux programmes culturels. “BX1 est très reconnue pour ça, mais on sait que ça ne fait pas une audience énorme, comparé aux faits divers par exemple, qu’on couvre de manière modérée.” Du côté du cabinet de Bénédicte Linard, on estime que ces médias ont un rôle fondamental car “ils garantissent l’ancrage local de leurs programmes d’information, notamment pour parler au plus près et de la manière la plus juste des réalités des publics”. Une étude réalisée en septembre 2021 par l’Union européenne de radio-télévision (UER) a d’ailleurs démontré que plus les chaînes publiques sont regardées dans un pays, plus les citoyens s’intéressent à la politique et croient en la ­démocratie.

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© BelgaImage

N’empêche, partout en Europe, l’audiovisuel public frémit. Au Royaume-Uni, la célèbre BBC s’est vu geler la redevance qui la finance pour les deux prochaines années, malgré un budget déjà bien rogné. En 2018, c’était la Suisse qui s’interrogeait sur l’avenir de la redevance télé, dont la ­suppression a finalement été refusée par une large majorité de la population. “Un vent mauvais souffle contre les audiovisuels publics en Europe, déclarait début 2022 Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions et de l’UER. Les gouvernements autoritaires essaient de reprendre la main sur l’audiovisuel public.” Contre-pouvoir par excellence, les médias, et notamment les médias de service public, irritent ceux dont les idées s’en éloignent. Là où il est indépendant, pas en Russie donc, par exemple, l’audiovisuel public a comme mission de questionner les faits de société et ce qui se passe dans les hautes sphères politiques…

Une idéologie critiquée

À l’image d’Éric Zemmour et de Marine Le Pen en France, l’homme d’affaires Vincent Bolloré, à la tête d’un empire médiatique qui comprend notamment CNews, aime dénoncer un audiovisuel public “qui fait de l’idéologie aux frais du contribuable”. Dans son viseur surtout, les radios France Inter et France Culture, perçues comme étant de gauche. Sauf que Bolloré a placé les valeurs conservatrices, voire extrémistes, au cœur des médias qu’il possède, offrant une tribune privilégiée au candidat de Reconquête. “Aucun média privé n’a de système de contrôle externe à son actionnaire pour garantir le pluralisme de ses contenus. Il n’y a que le service public qui puisse faire l’objet d’un contrôle de cette nature, réagit Jean-Paul Philippot. Nous mettons en place des règles et des principes: nous faisons des ­évaluations très régulières des opinions et temps de parole des partis démocratiques sur nos antennes, de manière à montrer ce pluralisme des idées.” De son côté, Marc de Haan rappelle par ailleurs que la neutralité n’est pas inscrite dans la déontologie journalistique. “L’injonction qui est faite, c’est la recherche de la vérité et le respect des faits.

Reste que certains ne sont plus d’accord de payer pour des chaînes qu’ils ne regardent pas. “On peut comprendre qu’aujourd’hui, dans certaines catégories de la population où seuls existent les intérêts particuliers, on estime qu’il faut traiter le service public comme on traite Netflix”, convient Frédéric Antoine. C’est d’ailleurs l’objectif annoncé de la ministre britannique aux Médias, qui entend “revoir entièrement le modèle de la BBC pour qu’elle prospère aux côtés de Netflix et Amazon Prime”. En gros, ceux qui veulent regarder la chaîne publique paient, les autres non. “Le problème, c’est que les médias publics, contrairement à Netflix, sont présents sur des petits marchés. Cela risque de diminuer ­drastiquement les montants, forcément”, pointe le professeur de l’UCLouvain.

Le principe a le don d’agacer Jean-Paul Philippot. “Pour un tas de raisons, je ne prends quasiment jamais le tram, mais cela ne me vient pas à l’esprit de demander à ce qu’il soit supprimé ou de faire payer le prix réel du ticket aux gens. C’est une question de bien commun, de solidarité, financée par l’impôt.” En Belgique, on n’en est de toute façon pas là, assure-t-il. “Le gouvernement, en approuvant la note d’intention sur le futur contrat de gestion, a réaffirmé l’importance et la place nécessaire du service public, dans un paysage où cohabitent opérateurs publics et privés. D’ailleurs, investir dans l’audiovisuel public crée de la richesse car nous investissons dans la création et la production belges.” Pour un euro de dotation en Belgique francophone, dit-il, c’est 2,70 euros de richesse créée dans le pays. À BX1, même constat, les subsides restent constants.

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Reyers pourrait devoir fonctionner avec moins de rentrées publicitaires. © BelgaImage

Aller à la rencontre du public

Un grain de sable vient pourtant se coincer dans les rouages économiques de la RTBF. Alors que les négociations du nouveau contrat de gestion 2023-2027 sont en cours, une possible interdiction de la publicité lors des programmes de soirée, sans compensation financière, est évoquée. Aujourd’hui déjà, les recettes liées aux spots des annonceurs ne peuvent pas dépasser 30 % du budget de Reyers. Pour Frédéric Antoine, ce sont deux façons de ­protéger l’audiovisuel public qui finalement s’opposent: d’un côté, le gouvernement souhaite encore diminuer le poids de la publicité pour garantir l’indépendance de ce qui passe à l’antenne, de l’autre, la RTBF veut s’assurer un financement suffisant pour son bon fonctionnement. “En tant qu’administrateur, je n’ai pas à rentrer dans ce débat-là, moi ce qui m’importe, c’est d’obtenir du gouvernement un financement qui nous permet de remplir notre mission. Partout où les médias publics ont dû réduire la voilure, partout ils ont perdu en influence et le marché s’est affaibli”, commente Jean-Paul Philippot.

Bien que fragilisés par les plateformes et les sorties politiques, les médias publics restent des piliers de l’information, surtout en temps de crise. La ­pandémie a d’ailleurs remis bon nombre de ­téléspectateurs devant les chaînes d’info publique, en France comme en Belgique.

Effectivement, l’audience se renforce, nous ­glissent Marc de Haan et Jean-Paul Philippot. Une étude réalisée en 2020 et publiée par l’Institut Reuters montre que les médias publics sont ceux qui ont la plus grande confiance des Belges, la RTBF en tête avec 74 % des sondés. Frédéric Antoine lance des pistes d’explication: “On considère qu’on peut davantage s’y fier car elles ont les moyens, les compétences, et un certain recul aussi. On vient y chercher une communication plus officielle”. Désormais, tout le défi est d’aller à la rencontre du public de manière constante. “Les médias de service public ont de l’avenir tant qu’ils ne font pas ce qu’il y a sur les plateformes… et surtout tant que les plateformes ne font pas ce que font les médias publics.” Le jour où Netflix fera de l’actualité et du direct, les cartes risquent bien d’être redistribuées.

Cinq ans de mission à négocier

Fin mars, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles s’est accordé sur les grands objectifs qui attendent la RTBF pour son prochain contrat de gestion, de 2023 à 2027. Pour que le porte-monnaie s’ouvre, l’entreprise s’engage à répondre à une série de critères: dans les grandes lignes, au-delà des habituelles missions de service public, la RTBF devra devenir “exemplaire sur le plan environnemental” et développer son offre non linéaire afin de se faire une place auprès des grandes plateformes. Point d’interrogation sur la publicité, qui pourrait de nouveau être diminuée selon le souhait de la ministre Linard. La tâche n’est pas terminée, cette note d’intention n’étant que la première étape d’une série de discussions à venir et qui devront être bouclées avant la fin de l’année.

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