Apocalypse, Hitler attaque à l’Est: " Jamais vu des images aussi terrifiantes "

Deux nouveaux documentaires - diffusés ce vendredi sur La Une - viennent s’ajouter à la collection d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle. Hitler attaque à l’Est retrace l’Opération Barbarossa de 1941, du triomphe à la débâcle. Rencontre avec le duo qui a conçu une série qui a changé la façon de raconter l’Histoire.

Apocalypse, Hitler attaque à l’Est: « Jamais vu des images aussi terrifiantes »

En deux mots, que nous racontez-vous dans Hitler attaque à l’Est?
Isabelle Clark: Hitler, après ses victoires fulgurantes à l’Ouest, a son peuple derrière lui. Il se tourne vers l’est pour mener à bien son projet « d’espace vital » dont il a besoin et pour développer la race dite aryenne. Donc il attaque Staline, qui était son allié. Ça se passe il y a huit décennies en fin de compte, en juin 1941.

Pourquoi raconter maintenant cette partie de l’histoire? Pour l’anniversaire? Parce que c’est un domaine moins connu?
I.C.: On était partis sur un projet de focus de 1940 – 2020, avec Hitler attaque à l’Ouest. La pandémie a décalé les projets. En France, on ne va le diffuser que cette année. Mais il y avait cette idée d’anniversaire. On démarrait avec l’année 1940. On enchaînait avec l’année 1941.

On dit que l’Allemagne a perdu la guerre à l’Est. Vous êtes d’accord ?
I.C.: Oui. A la bataille de Moscou, pour eux, les carottes sont cuites! Hitler perd la guerre à l’Est, à Moscou, puis ça se répète à Stalingrad. Les historiens sont d’accord pour dire que ce qui se passe après, c’est une sorte d’agonie.
D.C.:  La campagne de l’Est, ce sont des échecs à répétition…

Vous avez abordé ces événements dans deux épisodes de la première série de 2009 et dans Apocalypse Staline. Pourquoi avez-vous eu envie d’y revenir? Quelle est la part de nouveauté de ces épisodes? Est-ce que vous avez découvert de nouveaux éléments?
D.C.:  Il y a trois ans, lorsque la discussion portait sur ce projet, on commençait toujours par dire qu’il ne fallait pas le faire, car on avait déjà raconté… Et après il y a eu une forme de fixation, l’envie de France Télévisions de faire ce projet. Alors on a considéré ça comme une sorte de défi. Et en fait, ça a été assez simple, dans la mesure où on ne s’est pas basé sur l’histoire des guerres et des batailles, mais sur Hitler. Le programme Apocalypse Hitler, qu’on a réalisé en 2011 et qui a fait le record de toutes les audiences, se terminait en 1933. Ces nouveaux projets, Hitler attaque à l’Ouest et Hitler attaque à l’Est, le complètent. Tout y est vu à travers son prisme. On raconte comment il a vécu, comment il a souffert (heureusement)…

Dès lors, allez-vous traiter les autres années? 1943, 44, 45…
I.C.: On va écrire très prochainement Le crépuscule d’Hitler. Toujours dans l’idée de son point de vue.
D.C.:  C’est très shakespearien. Ces trois émissions seront très complémentaires. On part d’un homme qui, en 1940, est le roi du monde…
I.C.: Même l’empereur…
D.C.:  L’empereur du monde, le diable incarné, l’homme le plus redouté de la planète. La grande nouveauté de la série est que l’on raconte ce qui va se passer ensuite…

Le point de vue des historiens russes, de l’Est, est-il le même que celui des historiens français ou occidentaux?
D.C.: La lecture de l’histoire est toujours particulière à un pays. Même si l’on ne peut que souligner la résistance héroïque du peuple soviétique, qui a été entravé et affaibli par les absurdités de Staline, si l’on parle d’histoire les chiffres sont implacables: les Américains ont gagné la guerre. L’Union soviétique a résisté grâce au financement américain. Aujourd’hui on peut faire une synthèse de tout cela et l’on s’aperçoit que l’Amérique a gagné la guerre. Il y a plusieurs secondes guerres mondiales, mais il y en a une qui est très intéressante, c’est la guerre du pétrole. « No oil, no war« . Tout le problème d’Hitler a été qu’il n’avait plus d’essence. Il y a eu les batailles perdues, les offensives… Mais le fond de l’affaire c’est qu’Hitler était foutu car il n’avait plus d’essence.
I.C.: On a recueilli des images inédites, des documents qui nous ont frappés comme celles de Staline alcoolisé bras dessus bras dessous avec le ministre des affaires étrangères japonais. C’est intéressant car quand on décrypte l’image, on découvre qu’elle était destinée à Hitler. C’était un vrai pied de nez! Il s’y met en scène comme jamais. Nous qui avons travaillé sur Staline, on ne l’a jamais vu comme ça.
D.C.: Je trouve que nos trois émissions sont très intéressantes car elles personnalisent les événements. On comprend ce qui se passe dans la tête des gens qui font cette guerre.

« On découvre la barbarie du quotidien du soldat allemand lancé dans cette guerre malgré lui »

Certaines des images sont interpellantes…
I.C.: On a récolté toutes les images existantes d’Hitler sur cette période. On a découvert que le jour de l ‘attaque de la Russie, le 22 juin 1941, c’était le jour de la finale du championnat de foot du Reich. Et il y a assisté.
D.C.: C’est un truc étonnant. Il envoie l’armée allemande à l’assaut de la Russie et il va assister à la finale du foot! Et dans ce championnat, on retrouvait des équipes de Lorraine et d’Alsace, qu’il avait annexées.
I.C.: On a d’autres images, comme celles des volontaires étrangers qui vont se battre sous la bannière nazie, dont les Belges… Ils étaient très nombreux.
D.C.: Il y a deux grandes armées qui vont se battre à ses côtés, la légion wallonne et les volontaires flamands. Ils étaient à peu près 50 000. On voit aussi apparaître un personnage très intéressant, Léon Degrelle. On a retrouvé des images de lui en uniforme de la SS. Il y a cette fameuse entrevue avec Hitler dont il est sorti en disant « il m’a dit que s’il avait eu un fils, il aurait aimé qu’il soit comme moi« . La phrase est contestée mais c’est ce que Degrelle a dit. Il a raconté beaucoup de choses, il a vécu tranquillement. Les volontaires wallons ont surtout vécu un destin tragique sous la neige. Ça s’est très mal passé.
I.C.: D’ailleurs ce qui nous a intéressés c’est l’abondance d’images d’enlisement de l’armée allemande au moment des pluies d’automne. Ils filment ça en longueur pour dire « si on est arrêtés ce n’est pas à cause des soviétiques. C’est la météo qui nous arrête…  » Il y a les images terribles de la barbarie des Allemands, de la chasse aux juifs, de la Shoah par balles. Dans une vidéo amateur d’un soldat, on assiste au déshabillage d’un Russe pour montrer qu’il est circoncis. Il va être pendu. On a beaucoup de photos et de films amateurs. On voit aussi des photos terrifiantes d’hommes, femmes et enfants qui vont être sauvagement abattus. Ils le savent. Ils attendent leur tour. Je n’ai jamais vu des images aussi terrifiantes. Ce sont des photos que je ne connaissais pas, qu’on a découvertes.
D.C.: Entre le premier Apocalypse et aujourd’hui, la cinémathèque allemande a été créée. C’est une mine d’or. Elle a récolté pendant dix ans les films amateurs des soldats allemands. Ça nous a donné de nouveaux documents…
I.C.: Les cinémathèques s’enrichissent sans cesse, c’est intéressant pour ça… Hitler a échappé à 42 attentats… On a trouvé les images et les témoignages de ses goûteuses. On voit les jeunes filles, réquisitionnées dans les villages des alentours, manger la nourriture d’Hitler avant lui.
DC.: Ça les rend hystériques de peur.
I.C.: Ce qui est terrible, c’est qu’on voit un être très banal au départ devenir tueur en série. On découvre aussi la barbarie du quotidien du soldat allemand lancé dans cette guerre malgré lui. On voulait voir ce qu’on pouvait apporter de plus par rapport à la seconde guerre mondiale.

Pourquoi Hitler fascine-t-il encore autant, après des décennies?
D.C.: Je crois que les raisons pour lesquelles ont fait des numéros d’Apocalypse sont les mêmes qui poussent le public à les regarder: ça reste un mystère… C’est une aventure humaine ou diabolique extravagante, extraordinaire.
I.C.: Au-delà du terme aventure, il y a un mélange de fascination et de répulsion dans cet épisode de notre histoire. On est tous marqués. Cela m’interroge. Des chercheurs ont découvert que la fascination et le plaisir passaient par le même circuit du cerveau.
D.C.: Je crois qu’on propose un éclairage nouveau, la couleur plutôt que le noir et blanc… et des documents inédits.
I.C.: Quand on a commencé à raconter la guerre, notre volonté était de faire vivre presqu’en direct l’histoire qui a été vécue par nos parents, grands-parents, ancêtres. On n’est pas dans une écriture documentaire avec des interviews d’historiens, des archives.

« Là, on va raconter l’histoire pour nos petits-enfants »

Quelles sont vos techniques de narration? Qu’y-a-t-il dans la Bible d’Apocalypse? Quel est l’ADN de la série?
D.C.: On s’est fabriqué une sorte de mission, que France Télévisions et le public nous ont permis d’accomplir. Prenez ce plan du prisonnier soviétique qu’on fait déshabiller dans un film amateur pour montre s’il est circoncis… Ça montre d’abord des choses d’une période de l’histoire des hommes totalement folle. Deuxièmement, ça montre aussi que les gens qui commettent cet acte de barbarie absurde et mortelle sont des gens de l’armée.  Jusqu’ici on a toujours considéré que les SS, la Gestapo, les corps directement issus du nazisme, fervents, étaient responsables des grands massacres. Depuis très peu d’années on voit bien que ce sont les soldats ordinaires. La marche sur la Russie a été approuvée par les Allemands, à force de propagande, de discours fous d’Hitler, est devenu approuvé par les Allemands. Cela vous donne l’idée de pourquoi nous nous combattons. C’est pour cela que nous faisons ces films.
I.C.: La série a été copiée… Nous sommes très flattés même si c’est dommage que les gens n’aient pas plus d’imagination. Toujours est-il qu’on s’est trouvés il y a trente ans, on a travaillé ensemble. Petit à petit on a commencé à se dire que les interviews amenaient une distance à l’histoire.
D.C.: C’est une facilité, les interviews.
I.C. : On a voulu faire des films uniquement à base d’archives. C’est devenu un challenge, une chasse aux images. Aujourd’hui, nos films sont au programme. Ils servent de supports pédagogiques aux professeurs qui le veulent. C’était une évidence. On ne peut pas enseigner l’histoire à des jeunes gens sans l’image. LE XXe siècle est l’histoire de l’image. Donc c’est ce qu’on a utilisé, avec des artifices pour certaines. On a apporté de la couleur aux images d’actualité. On les a sonorisées pour pouvoir les comprendre, ce dont on ne se rend pas compte… La plupart des images sont muettes. Quand on a commencé en 2009, notre fille avait 14 ans. On a eu envie de raconter la guerre pour elle. Là, on va la raconter pour ses enfants.
D.C.: Ce qui m’a beaucoup frappé, c’est qu’on a des documents amateurs qui montrent des scènes épouvantables, puis d’autres où l’on voit le soldat, sans doute le même, qui qui rentre chez lui en Allemagne et montre ça à ses enfants, à sa femme qui est heureuse de le voir etc.
I.C.: C’est la banalité de la barbarie…

Une autre marque de fabrique de la série, c’est la voix-off de Mathieu Kassovitz…
I.C. : Mathieu est passionné par l‘histoire et diffuse ce sentiment. Il peut être aussi dans l’émotion.
D.C. : De manière générale, on n’est pas contents de ce qu’on montre. On n’est pas complices! Mathieu, c’est un râleur, ça se sent. C’est ça qu’il faut!

Au début, vous avez parlé de votre envie d’écrire le XXe siècle en images. Vous avez abordé la guerre froide, 14-18. A part ce Crépuscule d’Hitler que vous nous avez annoncé, d’autres sujets vous tentent?
I.C. : On a beaucoup de sujets en préparation… Le crépuscule est dans les tuyaux, signé. Le reste est en discussion. On voudrait faire une histoire un peu plus contemporaine.

Est-ce qu’il y a des périodes que vous ne traiteriez pas ?
I.C.: Moi j’ai trop d’idées. Daniel est plus compliqué que moi.
D.C. : Il y a des sujets tabous auxquels on pense…
I.C. : A quels sujets vous aimeriez qu’on s’attache?

Il manque vraiment une explication du conflit israélo-palestinien…
D.C. : Merci beaucoup. Vous pouvez écrire « Ils refusent de dire quels projets ils veulent faire mais je leur ai parlé d’Israël et la Palestine et ils étaient tout à fait d’accord« .
I.C. : Ce serait d’utilité publique!

Comment vous sentez-vous après tant d’années d’Apocalypse?
D.C. : On souffre tellement en faisant ces émissions. Je ne dirais pas qu’on est des historiens… On est deux artisans historiques.
I.C. : Deux passeurs…

Sur le même sujet
Plus d'actualité