Mercredi : Tim Burton est tombé dans le piège Netflix

Maître du gothique, Tim Burton livre Mercredi, série adolescente focalisée sur la fille de la célèbre et macabre famille Addams. Au risque du formatage Netflix?

mercredi sur la famille addams sur netflix
© Netflix

Cinéaste hors norme, Tim Burton est un visionnaire qui a su insuffler la forme de ses cauchemars à nombre de chefs-d’œuvre – de Beetljuice à Edward aux mains d’argent (qui marque le début de sa collaboration au long cours avec Johnny Depp), en passant par Big Fish, Sleepy Hollow, Les noces funèbres.  Associé pour la première fois à Netflix, il signe le retour de la famille Addams. Pour la plateforme (plus de 220 millions d’abonnés dans le monde), c’est l’occasion de continuer à attirer des cinéastes de renom pour valoriser ses contenus. Elle l’a fait avec Martin Scorsese, Jane Campion et Guillermo del Toro qui pilote la série horrifique Le cabinet de curiosités et le prochain Pinocchio. Pour Tim Burton, 64 ans, c’est l’opportunité de quitter les studios Disney – cet “horrible grand cirque” (comme il le déclarait au dernier Festival Lumière) et avec lequel il a entretenu des rapports houleux jusqu’aux pourtant très réussis films live action Alice au pays des merveilles et Dumbo.

Mercredi (huit épisodes de 50 minutes) ressemble presque à un mariage de raison, tant les univers semblent faits pour se rencontrer. D’un côté, la mythologie pop et macabre de la famille Addams créée par le cartooniste Charles Addams dans les pages du New Yorker en 1938, popularisée dans les années 1960 grâce à la série et, plus tard, aux films de Barry Sonnenfeld; de l’autre, le génie sombre de Burton, celui qui peut faire ressusciter les morts. Écrit par les créateurs de Smallville (série des années 2000), coproduit par Tim Burton qui a réalisé la moitié des épisodes, Mercredi rassemble des motifs évidemment burtoniens. On y découvre une ­héroïne qui porte malheur, dotée de pouvoirs ­psychiques et d’une capacité de nuisance avérée (Mercredi s’est vengée de ceux qui harcelaient son frère en balançant des piranhas dans la piscine de l’école). Elle est forcée d’intégrer la Nevermore ­Academy, internat aux faux airs de Poudlard où ses parents se sont rencontrés 25 ans plus tôt et autour duquel sévit un terrifiant monstre aux gros yeux dessiné par Tim Burton himself. Sous influence Edgar Poe et Mary Shelley, on retrouve les monstres de la famille Addams (la Chose, main horrifique et confidente de Mercredi ou Fester, l’oncle nécrophile), guidés par Danny Elfman, compositeur ­fétiche de Burton. Quant au casting, il est original avec Catherine Zeta-Jones et Luis Guzmán (second couteau chez Soderbergh et “gueule” hollywoodienne) en parents décadents, Christina Ricci qui fut Mercredi dans le film de 1991 ou Gwendoline Christie, l’actrice géante de Game Of Thrones, en directrice à poigne.  Accompagnant le fil rouge de la série, les thématiques de la découverte de l’amitié et de la confiance ponctuent l’intrigue.

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L’aliénation Netflix

Mais la magie ne prend jamais vraiment… On regrette un cahier des charges trop démonstratif à l’écriture et non mû par la nécessité profonde des personnages (Mercredi renoue avec ses origines amérindiennes et dénonce en surface le “whitewashing” de l’histoire américaine) tout comme les codes appuyés des teen-movies (l’individu contre le groupe). Mais surtout on reste étrangement hermétique aux émotions de Mercredi, personnage qui ne sourit jamais et qui manque de spontanéité. Malgré ses visions (du passé et de l’avenir), la manière dont elle perçoit le monde reste opaque et ses traumas auraient mérité une exploitation psychologique que le format de la série permettait justement (comme la paranoïa ou l’obsession dans Le jeu de la dame).

Enfin, malgré la découverte d’anciennes confréries d’élèves sur fond d’apocalypse, les liens entre les ­personnages ne sont jamais vraiment exploités et l’esprit collectif manque (contrairement à la série modèle Stranger Things), au profit d’un enchaînement de scènes courtes et téléguidées qui font ­craindre que l’esprit de Tim Burton ait subi les effets collatéraux que dénonce l’excellent pamphlet cri­tique de Romain Blondeau Netflix, l’aliénation en série (paru au Seuil). L’habillage de Tim Burton brille ici plus que son âme – en espérant que cela donnera envie aux plus jeunes de découvrir ses films les plus authentiques.

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