Blonde : un biopic fantasmé de Marilyn Monroe avec une Ana de Armas métamorphosée

Andrew Dominik dissèque le mythe porté par Norma Jean Baker en adaptant le roman Blonde de Joyce Carol Oates sur Netflix. Notre verdict.

Ana de Armas dans Blonde sur Marylin Monroe
Ana de Armas s’est fondue dans Marilyn. © Netflix

Je suis une meuf. Comment veux-tu que je sois autre chose que dissociée? Depuis que je suis enfant, on me répète que mon corps appartient au regard des autres, qu’il appartient à ma beauté, à ma séduction. La séduction, ça te dissocie.” Ces quelques lignes de Cher connard, dernier roman de Virginie Despentes et blockbuster de la rentrée littéraire, pourraient aussi bien être l’hypothèse filmique de Blonde, tant le film explore jusqu’à l’intenable la psyché supposée désaxée de Marilyn Monroe (1926-1962), icône platine née Norma Jean Baker de père inconnu, glorifiée et abîmée par l’industrie hollywoodienne jusqu’à ce que mort s’en suive. Mais dans un avant-propos éclairant, Joyce Carol Oates avait prévenu les lecteurs de sa biographie-cathédrale parue en 2000 sur laquelle est basé le film: “Il faut lire Blonde comme un roman et non comme une biographie de Marilyn Monroe”. Reprenant ce prisme où fiction et réalité fusionnent, le cinéaste australien Andrew Dominik (le western L’assassinat de Jesse James et le thriller Cogan, tous deux avec Brad Pitt et magnifiés par les BO planantes de Nick Cave et Warren Ellis) ne s’évertue pas au biopic classique mais part à la recherche de l’aura de la star qui continue de hanter notre imaginaire.

Icône collective

L’idée visuelle du film est de solliciter la mémoire collective que nous avons de Monroe et de donner le sentiment qu’elle est ailleurs”, confiait le cinéaste cet été au magazine Vanity Fair. Mais où est-elle justement? En 2 heures 43 et une dizaine de séquences biographiques douloureuses, alternant le noir et blanc et la couleur selon les images qui nous sont parvenues, le film reconstitue des moments choisis de la vie de Monroe. Reprenant la trame poétique du roman, Blonde s’ouvre sur l’enfance traumatique de Norma Jean, élevée par une mère psychotique dans le culte d’un père absent et inconnu, dont elle persuade sa fille qu’il est un grand acteur de cinéma. Les scènes de maltraitance originelles se suivent (Gladys qui tente de noyer sa petite fille dans la baignoire ou manque de la brûler) jusqu’au placement de Norma Jean en foyer d’accueil - la séquence se clôturant ironiquement sur Every Baby Needs A Da Da Daddy (chaque bébé a besoin d’un papa), chanson reprise par Monroe en 1948.

Le film poursuit la tragédie intime d’une enfant non désirée qui devint la femme la plus désirée du monde et qui créa le mythe Monroe pour survivre. Pour cela il fallait sans doute une actrice qui puisse aussi devenir Marilyn, et sans doute que la plus grande réussite de Blonde est de nous donner à voir la métamorphose d’Ana de Armas, actrice cubaine de 34 ans découverte dans Blade Runner 2049.

https://www.youtube.com/watch?v=fcRdPunCf0s

Et Ana de Armas devint Marilyn

Voix sucrée, regard de poupée, mimiques affectées, Ana de Armas s’est totalement fondue dans le reflet platine de Monroe, reproduisant à l’identique certaines photos ou séquences de sa vie personnelle (Marylin posant avec son second mari le joueur de baseball Joe DiMaggio, puis avec son troisième époux le dramaturge Arthur Miller en robe à pois ou au bord de la mer), mais aussi plusieurs extraits de ses films iconiques (Troublez-moi ce soir, Certains l’aiment chaud, Niagara…) qu’on découvre en même temps qu’elle sur les grands écrans de Los Angeles dans une mise en abyme vertigineuse. Car Blonde est aussi un grand film de performance, travaillé par le désir du jeu et les béances de la vie d’actrice à l’heure de l’âge d’or des studios. “Pendant une représentation vous pourrez toujours vous retrancher à l’intérieur d’un cercle de lumière, comme un escargot dans sa coquille. Vous pourrez l’emporter avec vous n’importe où”, écrivait Stanislavski dans La formation de l’acteur cité en ouverture de Blonde. C’est ce qui intéresse le plus dans le film: la catharsis impressionnante d’Ana de Armas résonnant avec le désir de Monroe de devenir une “vraie” actrice. On la voit assidue aux cours du “Lab” où elle découvre Tennessee Williams - le film faisant ensuite l’ellipse sur ses rencontres fondatrices avec la coach Natasha Lytess ou Lee Strasberg et sa femme Paula qui dirigeaient l’Actor’s Studio à New York.

Comme une offrande

Car Blonde s’intéresse plus aux traumas qu’à la possible trajectoire d’émancipation de Monroe ou à son (réel) génie comique, la présentant comme une victime absolue de la prédation des hommes et du système. Enchaînant les scènes d’abus, puis d’errance psychique dans de longs couloirs et ne nous épargnant rien des avortements et fausse couches à répétition, le film prend le risque du sordide, fétichisant la douleur féminine. L’unique scène figurant Marilyn et le président Kennedy est à ce titre terrifiante. Pas de “Happy birthday Mister President” ni de “Poupoupidou” ici, mais une femme martyre amenée comme une offrande à l’homme le plus puissant des États-Unis et traitée comme un objet sexuel à travers une scène de fellation en gros plan, que Monroe imagine sur grand écran dans une ultime dissociation, mais sans doute contre-productive d’un point de vue féministe. L’un des premiers amours de Marilyn fut Charles Chaplin Junior que son père n’avait pas aimé, figure présentée ici comme gémellaire de Monroe et à qui elle aurait répondu: “Au moins tu as un père”. Père absent, fœtus mort-nés, amants bourreaux, les hommes de la vie de Monroe préfèrent peut-être les blondes, mais ils les tuent aussi, même au centre du cercle de lumière. C’est toute l’ambiguïté d’un film qui s’accomplit dans la fascination de ce qu’il prétend dénoncer.

** Réalisé par Andrew Dominik. Avec Ana de Armas, Bobby Cannavale, Adrien Brody, Xavier Samuel... - 163'.

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