Woodstock ’99 sur Netflix: histoire d’un désastre

« Trainwreck : Woodstock 99 » est un rockumentaire en trois parties qui retrace les étapes qui ont mené au désastre.

Woodstock ’99 sur Netflix: histoire d’un désastre
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Ce documentaire Netflix arrive un an seulement après " Woodstock 99 : Peace, Love and Rage " diffusé sur HBO et HBO Max. Les deux films reviennent sur ce festival un peu oublié, mais qui reste un des plus gros désastres de l’histoire des événements musicaux. Trois personnes y ont perdu la vie, de nombreux viols ont été répertoriés et les trois jours se sont terminés en émeutes. En somme, l’antithèse du premier Woodstock (quoi que… – lire plus loin). Les deux festivals ont pourtant marqué leur époque : le premier était le marqueur de la génération hippie, l’édition 99 était celle de l’appât du gain pour unique philosophie.

Si les deux documentaires ne sont pas irréprochables dans leur traitement, ils ont le mérite de nous replonger dans une époque qui paraît à la fois très proche et très lointaine. Et ils montrent à voir ce qu’il ne faut absolument pas faire quand on organise un festival.

1. 1999, nu metal et porno soft

1999, fin du millénaire. Nous sommes avant internet. MTV est la chaîne musicale par excellence. Les disques se vendent encore à la pelle et les genres sont bien compartimentés. On écoute du rock ou du rap, mais pas les deux. Woodstock 99 sera fondamentalement rock. Rock dur, même. C’est la grande époque du nu metal. A l’affiche : Korn, Rage Against The Machine, Metallica, Limp Bizkit, Kid Rock, Red Hot Chili Peppers… Que du lourd, ou presque.

Aujourd’hui, on pousse les organisateurs de festivals à diversifier. A mettre plus de femmes à l’affiche, en donner pour tous les goûts, pour toutes les sensibilités. Ce n’était pas le cas à l’époque. Résultat, parmi les 250.000 personnes qui ont débarqué sur l’ancienne base navale de Rome, dans l’Etat de New York, une immense majorité étaient des hommes blancs d’une vingtaine d’années. Or, c’est aussi l’époque de l’hypersexualisation dans les clips ou les séries. C’était bien avant #MeToo, et on se rend compte, en regardant le documentaire, des avancées que ça a apporté! A Woodstock 99, pour dix mecs, il y avait une fille. En minorité constante face à une horde dont les demandes étaient pour le moins explicites et décomplexées.

2. Le festivalier comme vache à lait

Rapidement, il a été clair que l’esprit flower power avait laissé place à l’appât du gain. Et que les festivaliers n’étaient vues que comme des vaches à lait. Le billet d’entrée pour les trois jours, déjà, coûtait 150 dollars en prévente (soit 240 dollars en 2021, si on rajoute l’inflation de 2022, ça vous donne une idée de l’esprit…). Sur place, un vieux morceau de pizza était à 7 dollars et l’eau ou les softs à 4 dollars. Alors que la température montait jusqu’à 38°C. Or, le site (une ancienne base militaire, oh ironie…) n’offrait pas d’ombre, rien que du tarmac.

A côté de tout ça, les organisateurs avaient aussi limité les dépenses en sécurité ou nettoyage. Le gros de la sécurité se résumait à des " peace patrol ", soit des gamins venus s’engager pour entrer au festival gratuitement. Dès les deuxième jour, les déchets et immondices recouvraient le site, personne n’avait pensé à nettoyer… En prime, les points d’eau se sont avérés non seulement insuffisants, mais l’eau supposée potable était contaminée. Tout était en place pour que cela tourne en carnage… Et c’est ce qui s’est passé.

3. L’artiste comme bouc émissaire

La pièce tomba durant le set de Limp Bizkit, qui était alors le groupe rock le plus en vue dans le monde. L’été 1999 était celui de Fred Durst et du hit " Nookie ". Son metal imprégné de hip-hop faisait un effet boeuf sur les gamins. Or, Limp Bizkit a une chanson qui se nomme " Break Stuff " (" Casse des trucs ") pour mieux se débarrasser de l’énergie négative. Quand ils l’ont joué, le public, déjà surchauffé, l’a pris au mot.

On a beaucoup critiqué Limp Bizkit pour ça. Disant en somme que c’était de leur faute si tout était partie en vrille. Encore aujourd’hui, les organisateurs leur rejettent la responsabilité. C’est un peu facile. Limp Bizkit n’a fait que du Limp Bizkit. Et si on peut parfois reprocher aux artistes de ne pas s’intéresser à ce qu’il se passe dans le public, il n’est pas forcément évident de distinguer quoi que ce soit devant une marée de 250.000 personnes. Et s’il n’a peut-être pas été le plus malin sur ce coup-là, il n’a été que Fred Durst, profitant de son heure de gloire… Anthony Kiedis des Red Hot a été lui accusé de ne pas calmer la foule qui partait en émeutes le jour suivant. Au maire de Rome qui lui demandait de faire quelque chose, il a rétorqué: " Il n’y a rien que je puisse dire qui va les faire se calmer ".

4. Décès, viols, émeutes

Quoi qu’il en soit, à partir de là, les choses n’ont fait qu’empirer. Une personne est morte d’hypertermie (le corps est trop chaud) à l’hôpital quelques jours après être tombé dans les pommes au concert de Metallica, des milliers de personnes ont demandé des soins médicaux pour les mêmes raisons. Bizarrement, c’est quelque chose qui n’est pas mentionné dans le documentaire Netflix, mais bien dans le docu HBO.

La drogue coulait à flot et la sécurité n’était de toute manière pas en nombre pour calmer les gens. En gros, c’était l’anarchie. Et le pire allait venir : de nombreuses agressions sexuelles ont été reportées, plusieurs viols, voire des viols collectifs, certains devant la scène… Au troisième jour, les organisateurs ont eu la brillante idée de distribuer des bougies à tous les festivaliers – un geste contre les armes à feu… Qui s’est transformé en feux brûlant aux quatre coins du site et en émeutes qui n’ont pris fin que lorsque la police anti-émeute a débarqué.

5. Netflix vs. HBO

Les deux documentaires sont fascinants à regarder, mais ils ont chacun leurs faiblesses. On préférera tout de même celui de HBO. Même s’il n’est pas parfait (les fans de rock dur seraient de facto dangereux…), il offre une bonne perspective du désastre. De son côté, le docu Netflix se contente un peu trop de survoler les tragédies (morts et viols) en fin de troisième épisode et offre aussi une image un peu trop binaire du genre humain et beaucoup trop idéalisée de Woodstock 69. Comme si tout avait été parfait. Or, c’était (aussi) un carnage. Il y a eu trois morts en 1969 comme en 1999. Aucun viol n’a été reporté, mais qui sait ? L’image flower power vient surtout du film qui est sorti en 1970.

La grosse différence entre 1969 et 1999 est qu’en 69, alors que ça partait en vrille, les organisateurs ont décidé de rendre le festival gratuit. En 99, l’incompétence des organisateurs (parmi lesquels Michael Lang, figure de proue du premier Woodstock, un vieux hippie déconnecté et surtout incapable d’organiser un festival correctement) les a poussés à considérer les festivaliers comme du bétail en laissant le reste au hasard. Tant que l’argent rentrait, pourquoi se soucier du reste? Aujourd’hui encore, ils considèrent qu’ils ne sont pas responsables du désastre de Woodstock 99, renommé par ceux qui y étaient Profitstock. Peut-être le pire festival qui ait jamais eu lieu.

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