Séries: les scènes de sexe sont-elles trop nombreuses et problématiques?

Parfois omniprésente, la représentation du sexe dans certaines séries crée des tensions, ce qui pose la question de l'origine de ce malaise.

Daenerys et Khal Drogo
Scène de «Games of Thrones» avec Daenerys et Khal Drogo @HBO

Vous vous êtes sûrement déjà fait la réflexion: que ce soit en regardant "Bridgerton", "Game of Thrones" ou une des nombreuses séries historiques ("Les Tudors" & Co.), le sexe est représenté absolument partout dans les sagas populaires. Ou du moins l’était. Car petit à petit, les studios de production tendent à reconsidérer la place à accorder à ce type de scènes. En atteste par exemple la récente interview de Matt Smith, qui incarnera prochainement à l’écran Daemon Targaryen, un des personnages principaux du spin-off de "Game of Thrones", "House of the Dragon". Interrogé par le magazine Rolling Stone, l’acteur révèle avoir interrogé l’équipe de la série à ce sujet, et il n’est clairement pas le seul à se poser des questions.

Quand "House of the Dragon" se cherche une nouvelle image du sexe

Dans son interview, Matt Smith explique ainsi comment les petites tensions qui ont pu surgir sur la place accordée au sexe dans "House of the Dragon". Il a ainsi demandé "‘A-t-on vraiment besoin d’une autre scène de sexe?’ et la réponse était ‘oui on en a besoin’". "J’imagine qu’on peut se demander: ‘Qu’est-ce qu’on fait? Est-ce qu’on cherche à être fidèle aux livres ou est-ce qu’on cherche à les diluer pour mieux représenter notre époque?’ Et je pense vraiment que c’est notre travail de retranscrire les livres avec sincérité et honnêteté, tels qu’ils ont été écrits", explique l’acteur. Quand il lui est demandé s’il considère que s’il a eu sa dose de scènes de sexe dans "House of the Dragon", celui-ci répond en riant: "oui, un peu trop à mon goût".

Pourtant, la production avait déjà affirmé avoir reconsidéré l’importance du sexe dans le très attendu spin-off. Le réalisateur Miguel Sapochnik affirmait ainsi au Hollywood Reporter que cette thématique était désormais abordée "avec soin, de manière réfléchie", tout en revendiquant son ambition de la représente.  "Nous n’allons pas hésiter. Nous allons mettre en lumière cet aspect. Vous ne pouvez pas ignorer la violence qui a été perpétrée contre les femmes par les hommes à cette époque. Cela ne doit pas être minimisé et il ne doit pas être glorifié", disait-il. La productrice exécutive Sara Hess abondait plus ou moins dans le même sens lors d’une interview à Vanity Fair: "Nous ne décrivons pas la violence sexuelle dans la série. Nous traitons un cas hors écran et montrons à la place les conséquences et l’impact sur la victime et la mère de l’agresseur. Je pense que ce que fait notre émission, et ce dont je suis fière, c’est que nous choisissons de nous concentrer sur la violence contre les femmes qui est inhérente à un système patriarcal".

Les "femmes-objets" et un malaise ambiant

Il faut dire qu’avant cela, dans "Game of Thrones", ce qui apparaissait surtout, c’était la "femme-objet". Difficile de faire la liste des exemples. Le magazine GQ a répertorié à lui seul 80 scènes très chaudes disons. Citons néanmoins un cas représentatif: le bordel de Littlefinger, avec ses prostituées asservies au pouvoir des hommes. Des scènes sensuelles parfois très longues. C’est clair, le royaume de Westeros n’a visiblement pas connu la vague #MeToo! Là-bas, c’est plutôt la misogynie qui l’emporte, y compris lorsqu’il s’agit de soumettre de très jeunes filles. Mais à l’époque, le directeur général de Sky Studios, Gary Davey, ne voyait pas de problème. Comme il l’a expliqué lors du Festival international de télévision d’Édimbourg, il trouvait que la violence contre les hommes était aussi représentée. Pour lui, ces scènes de sexe, "c’est juste une partie de l’histoire". "Le viol se produit, cela fait partie de l’histoire, c’était dans les livres", ajoutait-il.

Pourtant, déjà à ce moment-là, un malaise se faisait ressentir. Le cas de Emilia Clarke, l’actrice qui incarnait Daenerys Targaryen, est limpide de ce point de vue-là. Elle a en effet révélé qu’elle avait déjà refusé une scène de sexe dans "Game of Thrones". Réponse de l’équipe: si elle persiste, elle "décevrait" ses fans. Elle s’est également décrite comme submergée par la "merdique tonne de nudité" de la première saison de la série. Une frustration d’autant plus compréhensible que la production ne lui a révélé la teneur réelle des scènes de sexe qu’une fois qu’elle avait signé son contrat.

Quel but remplissent les scènes de sexe?

Mais jusqu’ici, on n’a parlé quasiment que de "Game of Thrones". Or la question se pose aussi ailleurs. Dans la même lignée qu’Emilia Clarke, l’actrice Evangeline Lilly révélait une expérience similaire au podcast "Lost Boys" lors dans la saison 3 de "Lost". "J’avais eu une mauvaise expérience sur le plateau en étant essentiellement obligée de faire une scène partiellement nue. Je me sentais n’avoir pas le choix en la matière", déclarait-elle tout en confiant en être arrivée aux larmes. Au cinéma, c’est l’actrice Keira Knightley qui s’est révoltée. Lors d’une interview au le podcast "Chanel Connects", elle a confié ne plus vouloir tourner de scènes de sexe réalisées par des hommes. "Je me sens très mal à l’aise maintenant d’essayer de représenter le regard masculin", disait-elle en dénonçant la volonté des réalisateurs de vouloir notamment représenter des femmes comme étant sexy avant la maternité, pas après. "Le problème est que je pense que très peu de femmes s’identifient réellement. Les femmes sont censées jouer soit la dragueuse, soit la mère pour faire entendre leur voix. Je ne peux pas, ça me rend malade".

Récemment, une des séries les plus populaires de Netflix, "Bridgerton", a opéré un changement pour sa saison 2. Désormais, la production veut moins de scènes physiques et intimes. Parce qu’elle jugerait qu’il y en avait trop avant? Que nenni! Du moins, c’est ce qu’explique à Radio Times le créateur de la série, Chris Van Dusen. "Il n’a jamais été question de quantité pour nous. Notre approche de l’intimité dans la série est vraiment la même que dans la saison 1. Nous utilisons ces scènes intimes pour raconter une histoire et faire avancer l’histoire. Nous n’avons jamais fait de scène de sexe pour le plaisir de faire une scène de sexe, et je ne pense pas que nous le ferons un jour". Pour ajouter quel type de détail à l’histoire? Il ne le précise pas.

Selon lui, représenter le sexe serait un pur élément narratif, sans plus, du moins dans "Bridgerton". Mais est-ce toujours le cas? Pas pour Alice Jones, la rédactrice en chef culture du journal "The i" lié à son grand frère, "The Independent". "Le sexe fait vendre, ce n’est pas nouveau, pas plus que l’idée de vendre du sexe aux téléspectateurs aux heures de grande écoute", estime-t-elle. De plus, "les personnes derrière cette machine à battage médiatique, les réalisateurs, les rédacteurs en chef des journaux, etc., sont plus que probablement en grande partie des hommes, répondant à une idée de ce qu’ils perçoivent comme les femmes veulent. Et à l’ère du streaming, des ‘moments’ télévisés, quand quelque chose capte collectivement l’imagination du public […] c’est une arme précieuse dans la guerre pour attirer l’attention". "Il y a un sentiment en 2019, que ce n’est pas correct, que cela pourrait être au mieux anti-féministe et au pire de l’exploitation", juge-t-elle avant d’ajouter: "L’industrie est, à juste titre, encore plus sur ses gardes quant à la façon dont elle traite les artistes féminines à l’écran et hors écran. Mais ils savent qu’ils ont encore besoin de sexe pour accrocher un public" dans un contexte hyperconcurrentiel où l’offre est absolument gargantuesque. En résumé, le sexe, cela permet de faire parler et donc d’être vu.

Du sexe, oui, mais pas n’importe comment…

Dans d’autres cas toutefois, les scènes de sexe peuvent jouir une image beaucoup plus positive. C’est notamment le cas de plusieurs séries LGBT+ comme "It’s a Sin" où ce genre de moments remet en question l’image de la sexualité hétéronormée qui était jusqu’ici la seule ayant droit de ité. Ici, la fonction narrative a un réel écho sociétal, réalisé de manière consciente et volontaire. Idem pour les séries qui posent des questions profondes, comme "I May Destroy You" où le problème du consentement est abordé. Ailleurs, la violence sexuelle est dénoncée dans toutes ces formes. Avec "Sex Education", ce sont les nombreux clichés de la sexualité qui sont pris pour cible, avec une démarche empathique.

Dans tous ces cas-là, les images de sexe ne créent pas de tensions, contrairement à "Game of Thrones" & Co. Quelle est la différence entre les deux? On peut se demander si le réel problème, ce serait plutôt le message intrinsèque de ces scènes, plus que le nombre de fois où apparaissent des corps nus à la télé. Est-ce que ces représentations sont discriminantes ou respectueuses? Est-ce que leur présence n’est motivée que par le marketing, ou par une volonté d’avoir un impact sur des débats de société? C’est peut-être là que réside la vraie question.

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