Marc Danval, sa dernière interview à Moustique : "Dans le milieu du jazz, j’ai connu tout le monde"

Homme à la vie hors norme rythmée par la passion du jazz, Marc Danval est décédé ce jeudi. Nous avions rencontré celui qui mangeait avec Chet Baker et discutait pilules avec Louis Armstrong, à l'occasion de la sortie de sa biographie Marc Danval l’épicurieux en juillet dernier.

Marc Danval fin connaisseur de jazz est décédé
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Il n’est jamais trop tard pour devenir l’idole des plus jeunes. À 85 ans, avec plusieurs vies derrière lui, Marc Danval est ce ­personnage sémillant qui présente La ­troisième oreille sur La Première, sorte de caverne aux trésors 100 % vintage où ­musique et anecdotes se conjuguent dans un style devenu depuis une griffe. “Je n’en reviens pas, s’exclame le principal intéressé.  Je n’ai jamais cru que je vivrais jusqu’à cet âge, ayant quand même fait pas mal de conneries, mais ça me fait plaisir de savoir que les jeunes m’aiment. Et quand je leur demande pourquoi ils m’aiment, ils me répondent qu’en m’écoutant, ils ont l’impression de vivre sur une autre planète.” C’est que, dans le paysage ultra-connecté qui est le nôtre, sur un marché de la musique soumis à l’hyper-vitesse et au turnover, l’émission de Marc Danval compose en effet des playlists venues d’ailleurs, comme des oasis où Nat King Cole fréquente Georges Guétary, où Jean Sablon roucoule au cou de Germaine Béria et où Miles Davis partage l’antenne avec Macha Méril.

Dandy des beaux cafés de Bruxelles, toujours tiré à quatre épingles, modèle d’élégance, quelque part entre David Hockney et Paul Smith, Marc Danval a donc fait “pas mal de conneries”. La question brûle les lèvres: quelles étaient ces conneries? Réponse: “Principalement l’alcool que je dominais très bien. Je buvais une bouteille de whisky par jour, je sortais la nuit, mais le matin, à sept heures, je me levais – ce qui faisait dire à ma compagne de l’époque que j’étais indestructible”. Et s’il se levait, c’était pour aller au turbin… Marc Danval a mené plusieurs métiers de front, parfois en même temps – comédien, écrivain, journaliste, attaché de presse – en opérant des va-et-vient qui, aujourd’hui, ne seraient plus possibles. En 1953, il publie son premier article dans Belgique ­Athénée. En 1957, il monte sur les planches du Théâtre du Parc à Bruxelles, mais avoue préférer “les cafés-théâtres aux grandes scènes” car “avec ma gueule, je ne pouvais pas jouer Britannicus”. En 1958, dans le cadre de son service militaire, il rejoint l’INR. En 1959, il présente La demi-heure du soldat qu’il trouve trop plan-plan et transforme en Jazz pour les troupes.

Les clubs, les boîtes, les endroits

Mémoire vivante de la capitale, Marc Danval est une personnalité en vue dans le Bruxelles des années 60 et 70 dont il connaît la nuit comme le fond de sa poche.  “Même si la vie nocturne y était un peu provinciale par rapport à Londres, Paris ou New York, à l’époque Bruxelles était une sorte de capitale de joie. On s’amusait dans des boîtes et dans des bars de tous les genres, où régnait une certaine élégance, mais on pouvait aussi s’amuser dans un café de coin de rue où on se retrouvait entre copains. La nuit, j’aimais beaucoup aller d’un club à l’autre. Je sortais dans des endroits à la mode – et il y en avait beaucoup – essentiellement dans le haut de la ville, vers l’avenue Louise et la rue de Livourne, et ça se mélangeait avec le monde interlope car la nuit se mélange toujours au monde interlope. Dans le bas de la ville, c’était plus chaud. On pouvait se faire ­casser la gueule, mais comme j’avais des amis catcheurs… Dans ces clubs, les barrières et les préjugés tombaient. Il régnait à ce moment-là une plus grande liberté sexuelle qu’aujourd’hui où on vit une période de pruderie et d’austérité invraisemblables. Aujourd’hui, on regarde quelqu’un dans la rue et on passe pour un dangereux obsédé.

Marc Danval et Gainsbourg

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Les Rolling Stones à Schaerbeek

À la tête d’une agence d’attachés de presse, ­Danval invente un métier de relations publiques, s’approprie les codes d’un business (“on y allait au culot”) et l’implante dans le paysage belge, prêtant ses services à des artistes aussi différents que Joe Dassin ou les Rolling Stones qu’il rencontre alors qu’ils sont sous contrat chez Decca, label majeur des années 60.  “Certains me voient comme un monument simplement parce que j’ai présenté les Rolling Stones au Palais des sports de Schaerbeek en 1966, rappelle-t-il. Je m’entendais bien avec les ­Stones et plus particulièrement avec Brian Jones qui était un type formidable. Ils étaient gentils, mais ils ne se conduisaient pas très bien à table. Ils mangeaient comme des porcs et ils commandaient des grands vins qu’ils buvaient à la bouteille. J’ai eu un gros problème le jour où des jeunes ont appris qu’ils mangeaient dans un restaurant, ont rappliqué et ont fait péter la vitrine. Disons que, dans l’écurie Decca, les Rolling Stones étaient un peu plus difficiles à gérer qu’Engelbert Humperdinck (chanteur de charme – NDLR) ou Tom Jones.” De cette expérience chez Decca, Marc Danval garde pourtant un souvenir “effrayant”, non pas à cause du folklore imposé par les artistes (caprices, comportements, coups de gueule), mais “des gens qui dirigeaient le label et qui étaient épouvantables”.

Mais la grande passion de Marc Danval reste le jazz dont il est un des spécialistes les plus respectés en nos contrées. Auteur d’un dictionnaire et d’une histoire du jazz en Belgique, machine à raconter le temps, fournisseur officiel d’anecdotes, grand ­collectionneur, il a fait de cette musique le centre d’une vie qui, une fois de plus, se déroulait à moitié de nuit. “Bruxelles a toujours été une ville très jazz, dès le début des années vingt. Après, il a fallu aller dans des boîtes spécialisées pour en écouter car dans les années 60 et 70, c’était plutôt du rhythm and blues et du rock qu’on entendait dans les clubs.” C’est là, au chapitre du jazz, entre glamour, lumières et parfois sordide, que l’homme range ses souvenirs les plus scintillants.

Dans le milieu du jazz, j’ai connu tout le monde sauf deux artistes, et je dois bien avouer que ça me reste sur l’estomac, commente-t-il. J’ai rencontré tout le monde sauf Charlie Parker et Art Tatum. Mais je suis devenu très ami avec Chet Baker qui m’avait toujours fasciné, même si tout le monde  disait que c’était le drogué du siècle – ce qui était ­malheureusement vrai. Tout le monde disait que c’était un emmerdeur, ce qui était vrai, mais avec moi, ça passait. Il se moquait souvent de moi parce que j’avais un bon appétit, alors que lui, avec un œuf, il était nourri. Je m’entendais bien aussi avec ­Rosemary Clooney, qui chantait avec Bing Crosby dans le film White Christmas, et avec Louis ­Armstrong qui adorait parler de ses pilules purgatives et, pire, adorait nous en offrir.

Fin de nuit

Marc Danval a toujours pratiqué l’art du funambule, passant d’un job à l’autre, d’un univers à un autre, jetant des ponts et ouvrant les portes là où parfois on croit ne pas le trouver. “Ça étonne toujours tout le monde de le savoir, mais j’étais très copain avec Tino Rossi et avec Dalida, une femme délicieuse mais malheureuse.” De ces allers-retours entre plusieurs mondes, il a retiré une philosophie de vie – faire sauter les préjugés, et dessiner la carte du Tendre de ces métiers dont on ne voit jamais la pénibilité. “Les artistes de variétés étaient souvent des gens adorables, mais assez superficiels car ne pensant qu’à leur succès. Les artistes de jazz avaient un côté humain très profond et une approche très festive de l’existence.” Ce qui correspondait mieux au profil de notre homme et à ses ambitieux nocturnes, même s’il en connaissait les limites…

“Sortir toute la nuit ne donnait pas vraiment un sens à ma vie. C’est un divertissement bébête, et je le savais… Ce qui donnait du sens à ma vie, c’était mon métier d’attaché de presse, le jazz et la poésie.”  Chez Marc, il y eut donc un crépuscule de la nuit, un tomber de rideau, un au revoir aux muses des ­boîtes.  “J’ai arrêté de sortir à la fin des années 90, précise-t-il, je suis passé à autre chose. J’ai senti que l’époque basculait lorsqu’il y avait de moins en moins de monde dans des endroits qui étaient normalement pleins. Mais surtout, j’ai senti que l’époque basculait lorsque j’entrais dans un endroit et que je m’apercevais que je ne connaissais personne.”

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