Le papier fait de la résistance

Depuis la reprise, la demande en papier dépasse l’offre. On est donc encore loin du fantasme, ou du cauchemar, d’un modèle de transmission de la connaissance entièrement numérisé.

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Malgré leur mort souvent annoncée, journaux et magazines ne disparaîtront jamais vraiment. © BelgaImage

Composants électroniques, matériaux de construction, matières premières… La liste des pénuries est longue désormais et parmi les industries touchées, le secteur du papier souffre lui aussi de gros problèmes d’approvisionnement. En 2022, on est encore loin de ce monde totalement numérique, fantasmé, ou cauchemardé, depuis longtemps. Pourtant, presque tout le monde possède un écran dans sa poche avec un accès à Internet. Ne serait-ce donc pas l’occasion de tirer un trait numérique sur l’imprimé? Surtout que livres, romans, bandes dessinées et modes d’emploi sont tous accessibles sur ordinateur, tablette ou liseuse.

Pas si vite. “Dans le domaine de l’édition, difficile de répondre sur le long terme. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne devrait pas voir de changement majeur dans les cinq prochaines années”, selon Benoît Dubois, directeur de l’Association des éditeurs belges. Pour ce qui concerne le “savoir pur” (manuels scolaires, codes juridiques, livres d’apprentissage…), la transition vers le numérique est en cours et progresse naturellement. Par contre, dans certains domaines, le format physique a toujours la cote. “On trouve très facilement des recettes sur Internet, mais les livres culinaires se portent très bien, avec un taux de croissance important.” Et pour la littérature au sens large, difficile de faire changer les habitudes. “Le numérique ne représente que 4 % du marché du livre. C’est si peu que même avec un taux de croissance très élevé, la situation n’évolue que très lentement.

C’est toujours dans le journal

Rien à faire. La société reste très attachée à ses bouquins, peu importe la praticité des liseuses. “La crise Covid aurait pu être un moment parfait pour un boom de l’e-book, mais non. Le marché du livre a connu une croissance importante alors que la hausse du numérique est inférieure à la moyenne. Le dématérialisé n’a toujours pas la cote.” Arrêter le papier ne pénaliserait que très peu le secteur de l’édition dont le travail de suivi et de sélection sera le même. “Seuls les partenaires des éditeurs seront mis en difficulté. D’abord, les imprimeurs, qui seront remplacés par des prestataires numériques, qui mettront les livres en forme et les rendront disponibles en ligne, ce qui fait que le coût d’un livre ne changera pas fortement. Ensuite, cela serait un coup dur pour les libraires, intermédiaires très utiles de distribution et de conseil. Si on dématérialise complètement le livre, auront-ils encore un rôle à jouer?

Un autre secteur dont l’arrêt de mort a été signé depuis longtemps est pourtant toujours debout: celui de la presse papier. Là encore, ni les lecteurs ni les entreprises ne ­semblent prêts à la transition. “À l’échelle mondiale, les revenus des éditeurs de presse dépendent encore fortement du papier. Les chiffres des éditions digitales augmentent de manière continue, mais globalement, ils ne représentent que 20 % des recettes. Une proportion à nuancer selon les éditeurs et les pays”, explique Olivier Standaert, directeur à l’École de journalisme de l’UCLouvain. En ­Belgique francophone, les éditeurs réfléchissent déjà au “post-print”, mais ne se précipitent pas vers ce nouveau modèle puisque la vente et les abonnements rapportent toujours plus que le Web. “Je pense que la stratégie sera d’étirer le plus longtemps possible la filière papier pour avoir un matelas économique assez épais pour passer au 100 % digital.”

journal en papier

© Unsplash

Malgré la hausse des abonnements en ligne, monétiser la presse sur le Web reste un challenge. “Sur Internet, vendre de la publicité est plus difficile, notamment avec la concurrence des GAFA. Dans le papier, il y a un certain savoir-faire, une tradition qui plaît toujours aux annonceurs, commente le professeur. De plus, l’attention du lecteur papier est très différente. Cela reste un support qualitatif, qu’on feuillette plus, qu’on consomme plus qu’une page Web.”

Nouveaux testaments

Pour Olivier Standaert, les journaux et magazines ne disparaîtront jamais vraiment, mais deviendront probablement un produit de niche. “Le papier est appelé à prendre une autre place. Il a une valeur ajoutée que le numérique n’a pas et aura toujours un public. Ce ne sera plus le support numéro 1, mais un parmi d’autres. Mais préserver sa rentabilité sera un défi pour les éditeurs. Enfin, les pratiques de consommation peuvent encore évoluer et nous ­surprendre. Avant 2009, on n’imaginait pas lire l’actualité sur notre téléphone.”

Passer au tout numérique aurait aussi des conséquences sur le savoir. D’abord parce que digitaliser tout le contenu des bibliothèques mondiales ­prendrait des décennies, voire des siècles. “Dématérialiser des supports analogiques est une entreprise chronophage et fort coûteuse, en moyens humains notamment. Sans compter que certains livres, trop anciens, ne peuvent pas l’être au risque de les abîmer”, commente Frédéric Lemmers, responsable numérisation à la Bibliothèque royale de ­Belgique. Cette dernière est active dans la numérisation depuis 2004, grâce à un département qui est monté en puissance au fil des années. Mais aujourd’hui, moins de 10 % des collections ont été dématérialisées.

On pourrait imaginer un scénario où on préserve ce qui a déjà été produit sur papier, mais où plus rien n’est imprimé. “Tout ce qui ne sera pas dématérialisé fera alors partie du trou noir de l’offre numé­rique. Il existera alors tout un corpus d’informations qui ne serait pas disponible en ligne, avec le risque d’un biais cognitif. On ne prendra plus le temps de consulter les sources papier et on se contenterait de ­celles en ligne, qui ne seront pas forcément meilleures. Il faudra faire en sorte que les gens sachent où aller chercher une information fiable et pertinente, un problème qui existe déjà sur Internet aujourd’hui.”

journal à côté d'un ordinateur

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La société est attachée à ses habitudes. Une transition numérique complète n’est donc pas d’actualité. Mais devrait-on lui forcer la main? Les conséquences négatives d’un monde dépendant des écrans sont tellement nombreuses qu’il est très ­difficile d’être exhaustif. Par exemple, les effets nocifs d’une surutilisation des écrans sur la santé, la vue et le cerveau notamment ont été largement documentés. Imagine-t-on les premiers livres des jeunes enfants sur des tablettes tactiles? Sans parler du problème de la fracture numérique, où même dans un pays riche et développé comme le nôtre, près d’un ménage à faibles revenus sur trois n’a pas de connexion Internet. Mais quel intérêt aurions-nous à cette digitalisation à l’extrême? Serait-elle positive pour la planète?

Dur de la feuille

Les industries papetières et numériques, bien que peu similaires, sont très énergivores et impactent sérieusement notre environnement. Différemment certes, mais le maintien en ligne constant des serveurs vaut bien tous les défauts liés à la production de papier (besoin de bois, d’eau, d’énergie, de produits chimiques…). Aujourd’hui, les deux secteurs réduisent leur impact écologique, notamment via les forêts gérées durablement, l’utilisation de ressources locales et le recyclage d’un côté, et essayant de se reposer sur les énergies renouvelables de l’autre. Ne recourir qu’au numérique et aux écrans n’est donc pas la solution écologique fantasmée. Si on compare les émissions de gaz à effet de serre, les cycles de vie ou encore les conséquences des ­usages, il est très difficile de déclarer un grand vainqueur écologique. Surtout que l’industrie du papier, c’est aussi le carton, le papier toilette, les emballages…

Ces vieilles chimères d’un monde entièrement digitalisé ne sont donc toujours pas d’actualité aujourd’hui et ne se réaliseront pas dans un futur proche. Ne serait-ce que parce que la société n’est pas encore prête pour un tel changement. L’important est de prendre conscience que dans nos rapports au papier et au numérique, des efforts peuvent être faits dès maintenant. Mais alors, plutôt un roman de poche ou un e-book? Un courrier ou un e-mail? Un contrat imprimé ou digital? Il faudra continuer à mesurer les effets des deux industries sur notre planète, mais aussi leurs impacts sociaux et éducatifs.

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