Quand la RTBF interviewait par hasard Salah Abdeslam après les attentats du 13 novembre

Sans le savoir, une journaliste de la RTBF a tendu son micro à celui qui deviendra l'ennemi public numéro 1 lors de sa fuite vers Bruxelles. Une archive jamais diffusée jusqu'à présent.

AFP

Le 13 novembre 2015, Paris a été frappée par huit attentats islamistes en moins de deux heures, faisant plus de 130 morts et des centaines de blessés. Trois premiers kamikazes se sont fait exploser près du Stade de France à Saint-Denis. Six autres terroristes ont tiré à la kalachnikov dans la capitale, sur des terrasses et au Bataclan, avant de se donner, eux aussi, la mort. Salah Abdeslam, lui, est le dixième homme, l’unique survivant du commando derrière ce carnage. Aidé par deux complices, le terroriste a repris la route vers Bruxelles, après avoir abandonné sa ceinture explosive.

Sur le trajet, leur voiture est contrôlée à plusieurs reprises. Salah Abdeslam n’étant pas encore identifié comme l’ennemi public numéro 1, le trio passe sans problème. Au barrage de Hensies, à la frontière française, les trois hommes sont même tombés sur une journaliste de la RTBF qui réalise un reportage radio sur le renforcement des contrôles suite aux attentats. Un reportage que le média public a retrouvé dans ses archives.

Parmi les divers témoignages qu’elle a recueillis, on entend celui de « trois jeunes de type maghrébin » : « avec celui-là, c’est le troisième… Troisième contrôle. Franchement, on a trouvé ça un peu abusif. Mais on a compris un petit peu le sens de… Le pourquoi. Après on a su le pourquoi », disent-ils tour à tour, sans que l’on puisse distinguer l’intervention de Salah Abdeslam.

Six ans plus tard, la journaliste en question, Charlotte Legrand, revient sur cette rencontre invraisemblable: « Je ne me souviens ni de la marque de la voiture ni de la couleur. Il y avait trois jeunes qui semblaient très fatigués, le visage chiffonné. Celui à l’arrière était emmitouflé dans une espèce de doudoune ou un duvet. Ils n’étaient pas spécialement sympathiques, mais ils ont répondu à mes questions le temps que leurs cartes d’identité soient contrôlées. Quand ils ont récupéré leurs papiers, ils ont coupé court à la conversation et ont remonté leur vitre. Ils m’ont un peu éjectée. »

Une fois le terroriste identifié, la journaliste a commencé à se poser des questions. « Quelques collègues m’ont chambrée : ‘Tu n’aurais pas fait l’interview de Salah, par hasard ?’ », se souvient-elle. La confirmation est arrivée plus tard, après son arrestation le 18 mars 2016, lorsqu’il s’est vanté auprès de ses deux voisins de cellule – Mehdi Nemmouche, le terroriste du Musée juif de Belgique et Mohamed Bakkali, un des logisticiens des attentats du 13 novembre.

« Sans les vantardises de Salah Abdeslam, j’en serais restée au stade du doute », explique encore la journaliste. « Aujourd’hui, je veux rester objective et je refuse de me faire des films. Mais j’ai éprouvé un certain malaise. Je craignais qu’on m’accuse d’avoir manqué de discernement lors de cette interview. Je me suis sentie bizarrement un peu coupable. Et puis, je me remémore les faits. À ce moment-là, je n’avais tout simplement pas les éléments pour reconnaître Abdeslam. Ni moi, ni la police. »

Sur le même sujet
Plus d'actualité