Jean-Pierre Martin quitte RTL-TVI

Après 40 ans de carrière au sein de la chaîne privée, le grand reporter met un terme à sa carrière, ou presque.

Jean-Pierre Martin @RTL-TVI

Sa voix est reconnaissable entre toutes. Son gilet à poches aussi. Après avoir parcouru le monde entier et avoir vécu de près les plus grands conflits – du Rwanda au Proche-Orient – Jean-Pierre Martin prend sa retraite, un mot qu’il déteste. Il l’avoue d’emblée: impossible pour lui de tourner la page du journalisme. Rencontre.

Vous prenez votre retraite le 30 juin. Mais est-ce qu’un journaliste part vraiment à la retraite ? N’est-ce pas un métier qu’on fait jusqu’à la fin de sa vie ?

Evidemment, c’est la meilleure question qu’il soit. S’il y a deux mots que je déteste particulièrement c’est retraite et pensionné. Je n’avais d’ailleurs jamais imaginé les employer en ce qui me concerne. Comme Tintin, on est journaliste de 7 à 77 ans. C’est peut-être caricatural d’employer cette boutade mais je le pense sincèrement. Je vais continuer à travailler, j’ai vécu mon métier comme une passion et je continuerai à être journaliste. J’ai des projets de papiers, de documentaires que je vendrais à différents médias avec une priorité à RTL-TVi mais en restant ouvert à toute collaboration, de livres, de piges comme au début.

Au long de votre carrière, vous êtes allé au cœur de l’horreur que ce soit en Yougoslavie, au Liban, au Rwanda. Comment parvient-on à faire ce métier sans se laisser déborder? Et comment revient-on de tels périples ?

On apprend au fur et à mesure, l’expérience d’être confronté à l’inhumanité. J’ai aussi une façon particulière de travailler, qui est peut être belge après tout. J’essaie de voir les choses complexes à travers les gens. Même dans les situations les plus abominables, j’essaie de donner des motifs à espérer. J’ai voulu faire ce métier parce que je voulais voir le monde et le comprendre. Et donner à comprendre. Au fur et à mesure que j’ai été confronté à ces horreurs, assez vite d’ailleurs (il a traité la guerre du Liban dès son arrivée sur RTL-TVI ndlr), je n’ai pas eu d’autre alternative que de garder l’espoir face à ce dont je suis témoin et garder la confiance en l’homme, sachant que c’est là que le journalisme a tout son sens. C’est peut-être une façon non pas d’oublier parce qu’on n’oublie jamais mais en tout cas de l’exorciser. Les images du Rwanda – les événements les plus horribles qu’il m’ait été donné de rencontrer – laissent des traces. Ce pays restera dans mon cœur jusqu’à mon dernier souffle. Mais en dépit de tout, j’ai essayé de garder ce regard, cette bienveillance et d’avoir cette petite flamme qui me disait de ne pas désespérer. Même derrière les choses les plus abominables, il y a des hommes et des femmes extraordinaires.

Les expériences humaines ont été nombreuses. Quelles sont les images qui vous accompagnent, encore aujourd’hui?

Il y en a beaucoup. Le Rwanda fait partie de ma vie. Le Liban aussi. Et tout le Proche-Orient auquel je suis très attaché. C’était d’ailleurs mon dernier voyage duquel je suis rentré le premier jour du confinement en mars 2020. Une image qui me reste évidemment c’est celle de mon épouse, Marie-Rose, malheureusement décédée. Je pourrais vous en parler pendant des heures mais dans ces jours qui me mènent vers la fin de ma collaboration avec RTL-TVI, elle me manque énormément. Elle m’a guidé. Vous allez me trouver peut-être naïf mais je croyais sincèrement qu’elle veillait sur moi et me donnait du courage dans les moments les plus difficiles. Elle me donnait l’envie de donner le meilleur de moi-même.

Y a-t-il eu des moments où vous avez eu peur pour votre vie ?

Bien sûr. Ne pas l’avouer serait mentir. Au Rwanda parce que les au cours des trois années qui ont précédé le génocide, je commençais à comprendre grâce à des amis Rwandais ce qu’il se passait et je dénonçais la dérive totalitaire du régime. Quand je suis arrivé en avril, deux jours après le début du génocide, mon nom était en permanence sur Radio des Collines en demandant de me couper en morceaux si on me rencontrait. J’ai vécu des moments pénibles au Congo sous Mobutu lors des pillages de Kinshasa. J’ai été enfermé en prison pendant près de 24 heures, dépouillé de tout, sans pouvoir joindre personne. Je me suis aussi perdu dans le désert. Il y a plein de choses un peu rock’ n roll, pas simples à gérer. Heureusement je n’ai jamais été pris en otage. Et j’ai eu la chance, avec quelques journalistes belges et européens de bénéficier de formations pour parvenir à se débrouiller: sortir d’un trou, négocier avec des preneurs d’otages,… Des petits trucs qu’il faut absolument connaître.

N’est-ce pas difficile d’être grand reporter en Belgique ? Sans les moyens des grands médias internationaux ?

C’est une question de volonté. A RTL-TVI, on n’est pas les seuls, on a pu faire des choses étonnantes. La Belgique est en effet un petit pays et cela a parfois des désavantages. Ces dernières années, quand je me retrouvais tous les six mois en Syrie, il n’y avait pas de forces spéciales qui pouvaient venir en aide à un journaliste comme c’est par exemple le cas pour les Français. Mais en même temps, en provenant d’un petit pays qui n’a pas de visées géopolitiques, ça nous libère et cela rend les contacts plus faciles. Sur le plan financier, les moyens sont limités et cela m’a fait vivre des choses tout à fait inouïes. On a joué dans la cour des grands autrement. On allait souvent dormir chez l’habitant ou dans de petits hôtels. Et cela nous permettait de faire des reportages un peu à la marge, différents. Tout en couvrant les grands faits d’actualités, comme les grands médias.

Aujourd’hui avec les smartphones, tout le monde peut être reporter. Vous n’avez pas peur d’une dérive du métier?

Le dernier reportage que j’ai fait en Syrie, je l’ai fait avec une petite caméra et mon smartphone. Je me suis prouvé que je pouvais le faire en utilisant la technologie d’aujourd’hui. Ces outils sont assez fabuleux pour les journalistes de la jeune génération qui les maitrise. Le fait qu’ils soient à la disposition de tous et que tous puissent faire du journalisme, je n’y crois pas. Je pense que ce qu’il vient de se passer avec la pandémie a mis en lumière notre fragilité et nous oblige à nous remettre en question. Je crois que plus que jamais on a besoin de professionnels de l’information, qui savent utiliser et décrypter les images. C’est un challenge pour tous les médias classiques. Nous avons tous souffert depuis la crise financière de 2008 et particulièrement de cette pandémie. Je crois que les derniers sondages vont dans ce sens-là : la population recommence à faire confiance aux médias et à leur capacité de pouvoir donner, digérer et décrypter l’information.

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