Futur patron d’Europe 1, Bolloré teste déjà son pouvoir

L’historique radio française est en crise. Entre plan de départs et rapprochement avec CNews, chaîne très à droite où pérore Eric Zemmour, la future gouvernance dictatoriale de Vincent Bolloré inquiète ses journalistes.

Vincent Bolloré, en 2019. - AFP

C’est une première dans l’histoire d’Europe 1. Inquiets du virage éditorial déjà amorcé par son (futur) patron Vincent Bolloré, les salariés ont décidé vendredi après-midi de se mettre en grève jusqu’à lundi matin. Cette action, votée à la quasi-unanimité, « vise à obtenir de la direction l’annulation de la procédure disciplinaire engagée » contre un journaliste de la rédaction, « dernière illustration en date d’un management autoritaire et inadapté à l’œuvre à Europe 1 », estiment les grévistes.

La veille, la Société des rédacteurs et l’intersyndicale de la station publiait une tribune dans Le Monde pour alerter sur l’avenir de la radio dont toutes les ficelles semblent être tirées par le milliardaire, devenu premier actionnaire du Groupe Lagardère par l’intermédiaire de Vivendi. « Il a désormais les coudées franches pour concrétiser son projet… sans même avoir besoin de racheter la radio », note le collectif. « La mise à l’écart de voix « maison » et leur probable remplacement par des nouveaux venus « vus sur CNews », ainsi que la méthode consistant à mettre à pied ceux qui expriment trop fort leur désaccord nous montrent que ce projet est enclenché. »

Autre preuve de cet inquiétant virage : la récente censure de Christine Berrou. L’humoriste avait prévu une vanne sur Eric Zemmour dans sa chronique de ce week-end. Une blague qui n’a visiblement pas plu à sa hiérarchie puisque celle-ci lui a demandé de la supprimer. « Je suis sûre que si j’avais fait cette blague avec Jean Castex ou Emmanuel Macron, on ne m’aurait rien dit… », estime auprès du Parisien la chroniqueuse qui a décidé de démissionner, après sept ans de bons et loyaux services.

Cette censure est d’autant plus alarmante que plusieurs personnalités pressenties sur la future grille de rentrée d’Europe 1 officient sur CNews, aux côtés d’Eric Zemmour et Pascal Praud. Notamment Dimitri Pavlenko, le probable successeur de Matthieu Belliard à la matinale. Le polémiste serait-il devenu – déjà – intouchable ?

Malaise grandissant

Le règne Bolloré commence officiellement le 30 juin prochain, onze mois avant les élections présidentielles. Mais en coulisses, il a déjà fait des dégâts. Comme à Canal + en 2015, la chaîne de la gauche triomphante des années 80 vidée de sa substance en supprimant les Guignols de l’Info, ou à iTele en 2016, rebaptisée CNews et profondément transformée, le roi tout-puissant des médias compte bien faire le ménage chez Europe 1.

Au printemps, un plan de départs volontaires a été engagé dans la station pour supprimer une quarantaine de postes et redresser les comptes, face à des audiences qui baissent. La tension est ensuite montée d’un cran après l’annonce, mi-mai, d’un rapprochement avec la chaîne d’informations – ou plutôt d’opinions – ultra-conservatrice du groupe Canal+, une filiale de Vivendi.

Les ponts se mettent d’ores et déjà en place. Outre le départ de Matthieu Belliard au profit de Dimitri Pavlenko, le patron du service politique Michaël Darmon est prié de laisser sa place à l’animatrice vedette de CNews Sonia Mabrouk, pour animer « Le grand rendez-vous ». Et selon Le Monde, Laurence Ferrari, présentatrice de « Punchline » et de l’interview politique matinale sur CNews, doit être prochainement reçue par la direction.

« En trois semaines, la situation s’est dégradée d’un coup, c’est comme si l’entreprise avait vraiment changé de main, il y a une accélération dans la violence sociale », confie à l’AFP une journaliste de la radio qui a souhaité conserver l’anonymat. « Depuis quelques temps, c’est voir des gens sortir du bureau du directeur de la rédaction en pleurant, des gens qui ne sont pas bien, excédés, dans la colère ou dans la tristesse de voir cette entreprise sombrer comme ça. »

À moins d’un an des présidentielles, on peut être certains que ces manœuvres sont au moins autant politiques que médiatiques.

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