« Je ne suis pas une salope » : Journaliste sportive, un sport de combat ?

Avec son documentaire « Je ne suis pas une salope », Marie Portolano entendait faire la lumière sur ces femmes journalistes victimes de sexisme dans le milieu sportif. Elles ont été rapidement éclipsées par les dérives de Pierre Ménès, le protégé de Canal+.

Marie Portolano, journaliste et réalisatrice du documentaire. - AFP

Frédérique Galametz, la rédactrice en chef de l’Équipe, se souviendra toute sa vie de l’accueil qui lui a été réservé lors de son arrivée à la rédaction en juin 1994. Une pancarte sur laquelle était écrit « Les femmes sont interdites dans ce campement ». Une époque révolue ? À voir le documentaire « Je ne suis pas une salope », diffusé dimanche soir sur Canal+, les violences sexistes dans le milieu sportif, c’est toujours du très très lourd.

Marie Portolano, elle-même journaliste sportive qui a récemment quitté la chaîne cryptée pour M6, donne la parole à seize de ses consoeurs pour dénoncer le sexisme ambiant au sein des rédactions, mais pas seulement. Là où Clémentine Sarlat a été victime de discriminations répétées lors de son retour de maternité à France Télévisions, d’autres pointent le torrent d’insultes et de menaces reçues sur les réseaux sociaux. Lorsque ce ne sont pas leurs compétences qui sont remises en question, les journalistes sportives se prennent des remarques sur leur physique. Au lendemain de la diffusion du documentaire, Anne-Laure Bonnet, ex-Téléfoot, a d’ailleurs révélé sur le plateau de C à vous avoir été menacée d’être privée d’antenne sur TF1 si elle ne maigrissait pas.

En sport, les femmes n’ont pas droit à l’erreur

En Belgique, les principales concernées présentent – heureusement – une réalité sur le terrain moins violente. « Ce que j’ai vécu n’a rien à voir », confie Christine Schréder. La « Madame Foot » n’a jamais essuyé de gestes déplacés. « J’ai bien évidemment reçu des remarques désobligeantes sur les réseaux sociaux, mais jamais dans les mêmes proportions que mes consoeurs françaises », compare-t-elle. Même impression chez Aurélie Herman, journaliste pour Sport/Foot Magazine, qui se dit toutefois « moins exposée » car elle travaille pour la presse écrite. « Par contre, on m’a sorti plusieurs fois le coup de la plume féminine, qui ne veut strictement rien dire. »

Pour Christine Schréder, il est clair que les journalistes télé sont plus exposées au sexisme. « On va s’attarder sur leur physique, alors qu’on ne le ferait pas pour un homme », soupire-t-elle. Dans l’univers du foot belge, le duel Standard-Anderlecht pousse encore de nombreux lecteurs à critiquer quiconque évoquera l’un ou l’autre club. « Hommes et femmes », précise la cheffe d’édition Sports de Voo. « Mais lorsque l’on s’adresse à une femme, la parole est directement plus crue. Les hommes osent parler aux femmes comme ils n’osent pas se parler entre eux. » Si cette passionnée de football dit ne pas avoir souffert de sexisme durant ses 23 ans de carrière, elle reconnaît que la réalité n’est pas égalitaire. « J’ai toujours su qu’en tant que femme, je n’avais pas droit à l’erreur. Un homme, on dira qu’il s’est simplement trompé. Si une femme se trompe, c’est parce qu’elle n’y connait rien. » 

« Nous n’avons pas à subir ce genre de remarques sur notre lieu de travail, ou ailleurs », affirme Aurélie Herman, étonnée de la faible présence des femmes au sein des rédactions. « En Belgique francophone, on n’est pas plus de dix ou douze journalistes sportives », compte-t-elle, sans pouvoir expliquer pourquoi. Elle a d’ailleurs signé la récente tribune « Femmes journalistes de sport, nous occupons le terrain ! » pour une meilleure représentation des femmes dans les médias sportifs. Entendons par là aussi une meilleure représentation des sportives, « pour inspirer les plus jeunes », dit-elle. « Même si on a déjà de super ambassadrices. Hommes et femmes confondus, Nafissatou Thiam, Justin Henin et Kim Clijsters sont peut-être, avec Eddy Merckx, les plus grandes championnes et champions que la Belgique ait connus », remarque-t-elle. À celles et ceux qui croient encore le contraire, Christine Schréder insiste: « le sport n’est plus un truc de mecs ».  

La censure de Canal+

Au-delà du milieu du journalisme sportif, le documentaire « Je ne suis pas une salope » fait écho à un problème de société plus global. Aucun homme n’est d’ailleurs cité, précise sa réalisatrice, pour viser pleinement un « système de pensée » patriarcal. Un nom aurait pu néanmoins apparaître, celui de Pierre Ménès. Comme l’a révélé Les Jours, la direction de Canal+ a demandé que disparaisse la séquence incriminant son consultant vedette, « considéré comme intouchable de par sa proximité avec Yannick Bolloré, le fils de Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire de Vivendi auquel appartient le groupe Canal+ », précise Le Monde.

Dans cette séquence censurée, Marie Portolano rappelle à son ancien collègue de « Canal Football Club » qu’en août 2016, à la fin d’une émission, il lui avait soulevé la jupe en public. Leur échange a été diffusé lundi soir dans « TPMP », sur C8, une autre chaîne du groupe Bolloré… Sur le plateau, Pierre Ménès, accusé de deux autres agressions sexuelles, a endossé le rôle de la victime, attribuant son comportement à sa maladie. « J’avais le masque de la mort sur moi », dit-il, avant de finir par concéder quelques regrets. « On ne me reprendra plus jamais à faire des choses comme ça. »

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