« Opération renaissance », opération indécence

Accusée de grossophobie, une nouvelle émission française qui suit des personnes obèses dans un processus chirurgical n'a pas réussi à faire taire les critiques, avec la diffusion ce lundi soir des premiers épisodes. Que du contraire.

Cristina Cordula invite l'une des participantes à dire

Infantilisante, voyeuriste et dégradante. Les critiques à l’encontre de l’émission « Opération renaissance » sont nombreuses, mais elles ne sont pas récentes. En 2017, l’annonce du projet de M6 avait déjà suscité l’inquiétude, rien qu’avec son pitch: pendant presque trois ans, il a suivi dix personnes présentées comme « atteintes d’obésité morbide » qui ont décidé de se faire opérer « pour renaître dans un nouveau corps ».  

À l’époque, le collectif anti-grossophobie Gras politique avait déjà alerté sur la « dangerosité » d’une telle émission, réclamant l’arrêt du tournage. Sans succès. Trois ans plus tard, à l’approche de la diffusion des premiers épisodes ce lundi soir, la fronde s’est intensifiée. Dans une tribune publiée sur Mediapart le 8 janvier, le collectif, soutenu par plus de 170 associations, soignants et militants, s’est à nouveau élevé contre ce programme qui risque, selon lui, de « contribuer à la grossophobie ambiante » et à la fragilisation de personnes, « déjà stigmatisées dans leurs vies quotidiennes ». Le mouvement #PasMaRenaissance est ainsi lancé sur les réseaux sociaux pour rappeler que « les gros n’ont pas besoin d’être sauvés ».

« Je ne suis pas une mince ratée, je n’ai pas besoin de « renaître » ni de mincir pour vous faire plaisir, je ne me résume pas à ma masse pondérale et celle-ci ne me rend pas moins qu’humaine, la grossophobie tue et doit cesser », s’insurge une internaute, s’adressant à la présentatrice et productrice de l’émission, Karine Le Marchand. « L’obésité est une maladie et c’est certainement la seule maladie sur laquelle on ferait une émission comme celle-là… Imaginez un programme qui s’intitulerait « Mon incroyable tumeur au cerveau », ça ne verrait jamais le jour », pointe Crystal, l’une des membres du collectif Gras politique, contactée par France Inter.

Une émission problématique sur plusieurs points

Face à la polémique, l’animatrice a expliqué que l’objectif de l’émission est de mettre en avant les souffrances et le parcours sinueux de celles et ceux que l’on ne voit pas. Une justification qui n’a pas réussi à faire taire les critiques. Même résultat avec la diffusion des premiers épisodes. Depuis lundi soir, les internautes fustigent l’infantilisation constante des gros et la violence de certaines images pour les spectateurs concernés.

La banalisation de la chirurgie dite de l’obésité est souvent pointée du doigt. Certes, l’émission montre certains de ses risques, mais elle insiste assez peu sur les conséquences médicales dangereuses d’une telle opération, dont une augmentation de 54% des idéations suicidaires. « Les opérations de chirurgie bariatrique n’ont pas besoin de publicité, ni de mise en scène: les personnes grosses se voient systématiquement proposer le recours à ces interventions par un éventail trop large de professionnels de santé, du médecin généraliste… au dentiste », remarque le collectif Gras politique, sans toutefois s’opposer à cette procédure, ni à celles et ceux qui y ont recours.

L’association dénonce surtout la stigmatisation des gros, « renvoyés à leur culpabilité » ainsi que la présentation idyllique d’un système de santé bienveillant, bien loin de la réalité. « On peut vivre gros, en bonne santé et heureux », rappelle auprès de l’AFP Sylvie Benkemoun, psychologue et présidente du Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids (GROS), critiquant cette émission qui transforme la médecine en un spectacle.

Sont également visés les conflits d’intérêts éthiques et financiers manifestes qui concernent les intervenants, dont le chirurgien David Nocca, fondateur de la Ligue contre l’obésité – qui se concentre moins sur le bien-être des gros que « sur le réseautage entre médecins » selon le collectif -, le psychiatre officiel de l’émission Stéphane Clerget, réputé pour ses théories masculinistes et même la présentatrice de l’émission. Karine Le Marchand profite en effet de la sortie d’« Opération Renaissance » pour sortir un livre intitulé « 15 étapes pour apprendre à s’aimer »… et donc à maigrir.

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