Wikipedia a vingt ans

La célèbre encyclopédie libre a été mise en ligne en janvier 2001. Malgré les critiques, elle a tenu le coup et pourrait bien être un des rares exemples réussis de l'utopie Internet des débuts.

 

Belga

Le partage de tout le savoir de l’humanité. C’est l’utopie première du Web. C’était aussi celle de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert au siècle des Lumières. Mélangez les deux, et vous obtiendrez Wikipedia, encyclopédie en ligne à laquelle chacun peut contribuer librement. Une révolution !

Créée en janvier 2001 par les Américains Larry Sanger et Jimmy Wales, Wikipedia est aujourd’hui l’encyclopédie la plus consultée dans le monde avec 1,5 milliards de lecteurs dans le monde par jour, ce qui en fait le cinquième site le plus visité au monde. Elle est disponible en 300 langues. Chaque jour, 2.500 nouveaux articles sont publiés ou modifiés par 100.000 contributeurs. 

Fiable or not fiable ?

Pour autant, qui dit encyclopédie, dit savoir. Qui dit savoir, dit certitude. Wikipedia est-il fiable ? Ou est-ce un rebut d’âneries publiées et répétées à l’infini ? Dès les débuts du site, les critiques ont fusé. Et particulièrement de la part du monde scientifique et universitaire. Pas question d’utiliser des sources venant de l’encyclopédie en ligne dans les travaux universitaires, car c’est zéro assuré !

Pour reprendre le mot de Michael Gorman en 2007, alors président de l’American Library Association : « Un professeur qui encourage à utiliser Wikipedia est l’équivalent d’un diététicien qui recommande un régime de Big Mac pour perdre du poids ! » En clair, à partir du moment où il s’agit d’une encyclopédie libre à laquelle chacun peut contribuer sans hiérarchie, sans instance supérieure et érudite pour vérifier de la véracité des écrits, elle ne peut qu’être bourrée d’erreurs. Sauf que plusieurs facteurs viennent contredire cette affirmation.

Pour commencer, Wikipedia suit des règles, un dispositif de vérification qui évolue sans cesse. La règle de base est la neutralité d’opinion ; ensuite, il est impératif de citer des sources reconnues (des articles de presse, des ouvrages scientifiques) ; l’encyclopédie suit un principe de transparence (à savoir qu’il existe des notes pour éveiller l’esprit critique du lecteur, notamment si un article ne cite pas suffisamment de sources, si des événements sont en cours…) ; des contributeurs humains et robots sont sans cesse à la recherche des informations fausses et d’actes de vandalisme ; enfin, le site n’est pas construit de façon tout à fait horizontale : il existe, parmi les plus vieux contributeurs, des administrateurs qui vérifient que les règles sont bien suivies et jouent le rôle de gardiens du temple du savoir.

Autre argument face aux érudits qui ne jurent que par l’Encyclopædia Britannica, Bible reconnue du savoir universel publié depuis 1768, le savoir universel objectif n’existe pas. C’est un leurre. Preuve avec cette même Encyclopædia Britannica, qui n’hésite pas à clamer, dans sa 11e édition de 1913, que « l’homme noir a un intellect inférieur à celui du blanc » et autres joyeusetés… Le savoir évolue constamment, heureusement.

En 2005, comparaison fut faite sur des articles scientifiques dans l’Encyclopædia Britannica et sur Wikipedia : en moyenne, 4 erreurs furent découvertes sur Wikipedia contre 3 dans l’Encyclopædia. Autant dire l’une est aussi fiable que l’autre (autant que faire se peut). Cela signifie aussi qu’on peut faire confiance aux gens et que l’utopie Internet est bel et bien possible ! Pourtant, Wikipedia est loin d’être parfaite…

C’est politique…

Il existe de nombreuses erreurs sur Wikipedia. Comme n’importe quel écrit, l’encyclopédie en ligne ne doit pas être prise pour argent comptant. Etant donné sa popularité et la facilité avec laquelle on peut modifier son contenu, elle est ainsi « la cible de personnes qui veulent manipuler l’information pour se faire de la publicité, promouvoir une entreprise ou leur carrière politique ou manipuler l’opinion publique sur tel ou tel sujet », selon la CEO de Wikimedia (Fondation à but non lucratif qui détient Wikipedia) Katherine Maher. Laquelle affirme dans un documentaire Arte que des articles ont été modifiés par le Congrès américain, la Douma russe ou le Parlement britannique. Ainsi que par des grandes entreprises…

Exemple avec Daimler qui a effacé l’information selon laquelle l’entreprise a utilisé des déportés pendant la guerre 39-45. L’adresse IP ayant effacé cette info faisait partie de l’entreprise… Quant aux politiques, « dès qu’il y a une élection, il y a des modifications » sur Wikipedia, selon Katherine Maher. A charge pour les admins d’avoir l’oeil… Et aux lecteurs de ne pas être dupe. Mais les erreurs Wiki sont donc surtout volontaires, avec un but politique ou promotionnel, et non dues à un manque de connaissance ou d’érudition.

Trop mâle, trop blanc

L’autre gros problème de Wikipedia, c’est que ses contributeurs sont en grande majorité des hommes blancs occidentaux. Et donc, le savoir reste très blanc, très masculin, très occidental. Comme il y a cent ans, en somme… Un état de fait qui reflète la fracture Internet au niveau mondial, mais aussi les rapports de force dans nos sociétés. C’est aussi que Wiki suit les règles du savoir occidental avec des sources reconnues écrites, notamment – ce qui exclut tout savoir de tradition orale.

En somme, alors qu’on reprochait à l’origine à Wikipedia d’être trop révolutionnaire, plongeant tête baissée dans l’utopie du savoir partagé par Monsieur et Madame Tout-le-monde, la faiblesse de l’encyclopédie serait en réalité qu’elle est, par bien des aspects, trop traditionnelle. Preuve aussi que l’utopie n’est pas tout à fait morte.

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