Philippe Gilbert: « J’ai gagné sans être toujours le plus fort »

La pandémie a aussi eu raison des classiques cyclistes comme le Tour des Flandres qui devait se tenir ce week-end. Pour tous les fans, La Une proposera ce dimanche 5 avril à 14h10, les plus beau moment de l’édition 2017 qu’avait reporté Philippe Gilbert et c’est lui qui commentera les images. En attendant, retour sur son interview parue il y a quelques semaines dans Moustique.

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Avec le report de Milan – San Remo pour cause de coronavirus, Philippe Gilbert n’a pas pu emporter son cinquième “Monument” du cyclisme après le Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège et le Tour de Lombardie. Il ne rentrera donc pas (tout de suite?) dans la légende aux côtés de Van Looy, Merckx et De Vlaeminck. Sous le ciel nuageux de Monaco, où il réside depuis 2008, il savoure un cappuccino et ne s’attarde pas trop sur les perturbations de plus en plus nombreuses causées par le virus du Covid-19 au calendrier du sport professionnel. “C’est comme ça, hein…Il y a des choses plus graves”, sourit le coureur de chez Lotto. À 37 ans et au crépuscule de sa carrière, Philippe Gilbert semble plus affûté que jamais, sur et hors de la selle.

Vous faites partie de ces sportifs qui expriment une grosse confiance en eux. Est-ce qu’on vous a déjà catalogué comme arrogant?
PHILIPPE GILBERT – Je ne pense pas parce qu’en général, j’ai été sympa et accessible. Même si je dis les choses, je le fais sans méchanceté ni arrogance. Certaines personnes ont pu me voir comme un prétentieux ou un fou… mais quand on rêve grand, c’est comme ça. Je n’ai jamais voulu d’un discours lisse ou d’un attaché de presse personnel pour contrôler ma communication. Je mets évidemment mon équipe au courant des interviews que je fais, mais il faut aussi se dire que l’on travaille pour soi. Ce que je veux, c’est avant tout gérer mon image et ma carrière. Ce n’est pas parce qu’un employeur veut canaliser les interviews qu’il faut tout accepter, il faut que ça corresponde à ma réalité.

Un jour, vous avez dit en interview avoir davantage gagné en étant pourtant “moins fort”. Qu’est-ce que cela signifie?
Le cyclisme est un sport physique où c’est souvent le plus fort qui gagne. Il m’est arrivé de gagner sans l’être, mais en utilisant la tactique, en étant un peu plus malin. Ce sont des victoires qui ont beaucoup plus de valeur parce qu’on se dit qu’on est vraiment allé la chercher, que ce n’était pas qu’une question “mathématique” de wattage et de puissance. Les grandes classiques font entre 6 et 7 heures, tout le monde comprendra qu’on ne peut pas être bien du départ à l’arrivée. Il arrive qu’à 100 kilomètres de la fin, on se dise “ah ben ça ne sera pas pour aujourd’hui!” puis 50 kilomètres plus loin, ça va mieux et on reste dans le coup pour la victoire parce qu’on n’a pas été lâché. Parfois, on est même surpris soi-même. Il faut toujours se dire que même si les autres ne semblent pas souffrir, ils souffrent peut-être…

Vous avez toujours insisté sur l’importance du travail mental. Comment gère-t-on les coups de mou lors d’une revalidation?
Si on se fixe un objectif à atteindre, en tant qu’athlète de haut niveau, on remonte rapidement du très bas au très haut. Et pourtant, je peux dire que les prédictions des médecins sont toujours très pessimistes. Après ma fracture au genou (au Tour de France 2018 – NDLR), plusieurs docteurs m’ont dit que le vélo était fini pour moi, d’autres m’ont confié que ce serait déjà un bel objectif de refaire de la compétition un jour et enfin, un troisième groupe me promettait un retour trois mois plus tard. Trois semaines après, je roulais.

L’envie de remonter en selle l’emporte toujours sur la peur de revivre la douleur de la blessure?
La peur arrive plus tard, quand on remonte sur le vélo et que l’on retourne en course. Reprendre confiance dans des virages serrés a été un travail plus difficile. Encore maintenant, quand il y a une descente que je ne connais pas et que je dois freiner très tard à 80-90 km/h pour rentrer dans le virage, c’est plus fort que moi: je revois face à moi le mur et la chute et j’ai tendance à louper l’attaque du virage. Du coup, je rentre cinq ou dix mètres trop tard et j’ai une moins bonne trajectoire qu’avant.

La technologie est évidemment un des grands changements entre votre début de carrière et aujourd’hui. Quelle relation entretenez-vous avec elle?
C’est beaucoup plus facile à gérer. Pour mon entraînement de ce matin, j’ai mis le programme sur l’ordinateur qui l’a transféré sur une application et dans la minute qui suivait, mon coach recevait l’alerte sur son téléphone et pouvait analyser mes performances à distance et, si besoin, m’appeler… La technologie permet d’être plus à l’aise, de donner plus de temps au repos, d’être plus précis dans son travail. Et ça explique que tout le monde arrive plus facilement au haut niveau. Avant, seuls les cyclistes talentueux ou bien encadrés réussissaient. Aujourd’hui, grâce à la technologie, les autres y arrivent aussi et c’est bien.

Vous vous entraînez plutôt en solitaire?
Aujourd’hui, je me suis entraîné sur rouleaux pour éviter les risques de chutes avec la pluie, mais à l’instant T, je n’ai rien de prévu pour demain: il se peut très bien qu’un coureur m’envoie un message tout à l’heure pour me proposer de rouler avec lui. Parfois, je croise quelqu’un en passant par le port, je m’arrête puis on repart ensemble.

Quelqu’un? Qui que ce soit?
Il faut qu’il ait un certain niveau, de la discipline, une expérience sur le vélo et un respect du code de la route. Je ne roule pas avec n’importe qui, au risque de me mettre en danger. Quand je vois des cyclistes qui prennent toute une bande, ça m’emmerde! Maintenant, j’aime bien rouler avec des gens qui ne sont pas professionnels. Ça me permet d’apprendre d’autres choses et de sortir du monde cycliste. La chance d’habiter à Monaco, c’est qu’on rencontre toujours des gens qui ont beaucoup d’expérience, qui voyagent, qui ont réussi dans plein de milieux.

Contrairement à beaucoup de coureurs, vous avez obtenu des victoires très tôt dans votre carrière. C’est lié à l’hygiène de vie à laquelle vous vous êtes rapidement astreint?
Il y a eu beaucoup de travail. Cet hiver, je parlais avec un jeune de la région liégeoise qui me paraissait motivé. Mais quand il m’a dit qu’il faisait des semaines de 20 heures de vélo, je lui ai répondu que c’était ma cadence quand j’étais junior (à 17 ans – NDLR). Ce ne sont pas du tout des charges adaptées à l’ambition de passer pro. Lors de mes deux premières années en espoir (à 19 ans – NDLR), j’ai respectivement roulé 30.000 puis 31.000 kilomètres. Ça m’a permis de développer mon moteur.

Comment était constitué votre entourage lors de votre début de carrière?
C’était un peu la débrouille. Je savais qu’il fallait développer mon potentiel, mais j’ai pas mal tâtonné. Heureusement, après avoir bossé avec mon frère et Peter Schroen, j’ai eu la chance d’être pris très tôt en équipe nationale où j’ai reçu des conseils de personnes ayant connu le très haut niveau. À côté, j’avais une cardiologue qui me faisait suivre des programmes précis puis comme je mangeais n’importe quoi – notamment beaucoup de frites, comme tout bon Belge -, il a fallu que je travaille avec un diététicien. Ma gestion de l’alimentation n’a fait que s’améliorer au fil des années, avec l’expérience. Après, j’ai l’impression que chaque diététicien a sa propre vision des choses, mais qu’elle n’est pas universelle pour autant, ça dépend de chacun. Moi je mange presque exclusivement des pâtes complètes, mais quand je suis arrivé chez Lotto, ils n’avaient pratiquement jamais entendu parler de ça. Ça m’a choqué de savoir que des athlètes pouvaient encore manger des pâtes normales en 2020.

Evenepoel, Bernal, Pogacar… Qu’est-ce qui explique que les cyclistes performent de plus en plus jeunes au plus haut niveau?
La technologie. Ces jeunes sont plongés dedans dès l’âge de 15 ans. Moi à 11 ans, je jouais au village avec mes amis (sourire). C’est clair que les jeunes prennent beaucoup d’avance, même ceux qui viennent de pays moins développés au niveau du cyclisme qui peuvent partir au centre de formation UCI à Aigle (Suisse – NDLR) où ils vivent comme des pros dès 15-16 ans. Après, on verra dans la durée. Moi j’ai découvert le monde pro sur le tard et au fur et à mesure, ce qui m’a permis de garder une
certaine motivation pour rester dans le parcours. Si j’avais été prêt dès le premier jour, je ne sais pas si je serais toujours coureur aujourd’hui.

À la fin de votre contrat avec Lotto, vous aurez 40 ans… (Il coupe…) Il sera temps d’arrêter (rire)! Mais d’ici là, quels seront les ajustements à faire pour s’accoutumer au vieillissement de votre corps?
Il faut que je sois beaucoup plus à l’affût de l’entraînement et des soins. Avant, je pouvais décompresser, c’était pratiquement facile de rester à mon meilleur niveau. Maintenant, je dois rester plus sous tension: ça demande beaucoup de travail. Je me bats contre moi-même, je dois faire des sacrifices en prenant plus de repos, en vivant plus dans le calme, en faisant encore plus attention à ce que je bois et mange… Avant, je pouvais me permettre un peu plus d’écarts et ça passait toujours.

Vous attendez la fin de votre carrière pour pouvoir de nouveau vous permettre ces écarts?
(Il hésite.) Je profite de plein d’autres choses en étant sur le vélo: les descentes rapides, le risque, les sensations, etc. Fin février, au Circuit Het Nieuwsblad, dans les éventails (groupes de coureurs qui se placent en diagonale pour se protéger du vent – NDLR), on était à trois centimètres les uns des autres, le tout à 65 km/h… À ce moment-là, chaque mouvement peut provoquer la chute. On est à l’extrême, tout le monde est à la limite de la rupture, mais on est tous dépendants de l’autre. Là, on ne regarde plus les maillots, on ne regarde plus les couleurs, on s’entraide et on essaie de collaborer. Dans ce genre de moments, je prends beaucoup de plaisir.

Cette année, il n’y a que deux coureurs wallons en World Tour (le plus haut niveau du cyclisme sur route): vous et Rémy Mertz. Ils sont où, les autres?
Le problème, c’est qu’il y a très peu de centres de formation et de bonnes équipes en Wallonie. Après, il y a la question géographique. En Flandre, c’est plat: tout le monde va au travail ou à l’école à vélo de ville, donc c’est plus facile de se rendre compte qu’on est bon. Gamin, pour aller à mon école secondaire de La Reid, je devais faire deux montées à l’aller, deux au retour. Ça signifiait avoir chaud dans les montées, avoir froid dans les descentes puis arriver trempé à l’école, où je n’étais même pas sûr de récupérer mon vélo à la fin de la journée. Maintenant, il y a d’autres parties de la Wallonie, notamment du côté de Namur, qui sont plus plates et donc plus adaptées à la pratique du vélo, mais ce n’est pas encore dans la mentalité wallonne. Mais avec tout ce qui se passe autour du changement climatique, ça va évoluer…

@BelgaImage

Un conseil aux anciens

Si un mec au palmarès chargé avait débarqué dans mon équipe quand j’étais jeune, je n’aurais pas osé aller le voir. Quand je suis arrivé chez Lotto en décembre, j’ai donc pris la parole pour dire aux jeunes: “N’hésitez pas si vous avez besoin de conseils!” C’est important d’ouvrir le dialogue et ça serait un peu con d’arrêter sans rien laisser. Beaucoup de coureurs estiment que ce qu’ils ont forgé leur appartient, selon moi c’est une erreur. J’ai toujours regretté que les anciens de mon époque n’aient pas partagé leur expérience. Ils nous laissaient plutôt aller à la faute avant  ’éventuellement corriger, ce qui est dommage. J’ai lu une interview de Tom Boonen et le Tchèque Zdenek Stybar y disait “Je n’ai jamais rien appris de Boonen, avec qui j’ai couru cinq ans, au contraire de Gilbert”. Même si aujourd’hui je cours contre lui et qu’il va peut-être utiliser certains de mes trucs contre moi, ça me fait plaisir de savoir qu’il n’a pas oublié.”

 

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