Economie de l’attention: sommes-nous les esclaves d’internet ?

Concentration déficiente, scrolls et likes impulsifs... Nous travaillons sans le savoir pour l'industrie numérique en leur donnant notre temps.

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Le temps, c’est de l’argent. L’adage n’a jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui, à l’ère des smartphones et des réseaux sociaux. En 2015, une étude de Microsoft estimait que notre temps de concentration était passé de 12 secondes en 2000 à 8 secondes. Google, qui a calculé la durée d’attention moyenne des millennials, arrive à un résultat de 9 secondes. En clair, nous avons aujourd’hui une capacité de concentration réduite au niveau de celle du prophétique poisson rouge (par ailleurs une légende urbaine, mais passons…)

La raison, nous la connaissons. C’est l’accumulation d’informations et de sollicitations qui nous parviennent d’autant plus rapidement que les écrans qui nous entourent se multiplient: likes, news flashs, notifications WhatsApp, Instagram, Facebook, Twitter, Tik Tok… Notre hyperconnectivité nous rend incapable de nous focaliser sur un sujet pendant plus de neuf secondes. Nous avons notre part de responsabilité. Mais c’est aussi le produit d’un modèle économique suivi par les sociétés du numérique: l’économie de l’attention.

C’est quoi, l’économie de l’attention ?

L’économie de l’attention n’est pas un concept nouveau, c’est le fameux « temps de cerveau disponible » cher à TF1 propulsé à l’ère numérique. En gros, plus on passe de temps sur Facebook, Google ou Twitter, plus ces sociétés gagnent de l’argent. Notre attention se transforme en données qui seront monétarisées. Par exemple, un like sur Facebook est une donnée qui sera vendue à un annonceur ou un tiers. Et donc, ces entreprises numériques vont tout faire pour capter notre attention, où que l’on soit, et nous pousser à rester le plus longtemps sur leurs plateformes. Pour ce faire, elles reprennent des trucs et astuces addictifs déjà utilisés par les casinos.

« Par exemple, la récompense aléatoire, expliquait Bruno Patino, auteur de La civilisation du poisson rouge, à Moustique. On a fait une expérience dans les années 30. On a confronté des souris à un distributeur de nourriture. Si la nourriture tombe tout le temps, la souris se régule et n’appuie que lorsqu’elle a faim. Si on la soumet à un mécanisme aléatoire, la souris se met à appuyer tout le temps de façon compulsive. Ce mécanisme est utilisé sur les sites de rencontre, par exemple. Tout est calculé pour que vous passiez le plus de temps possible en ligne, pour que vous ne rencontriez pas une personne qui vous correspond, par exemple. Il y a d’autres mécanismes qui montrent que de Netflix à Snapchat, les connaissances neuroscientifiques nous rendent captifs, contre notre gré ».

Entre le poisson rouge et la souris cobaye, nous voici, homo numericus, à scroller ou liker impulsivement, à travailler sans le savoir pour l’économie de l’attention. Pour la chercheuse Natasha Dow Schüll, autrice d’Addiction by Design, interrogée dans le documentaire Le temps, c’est de l’argent: « (Les entreprises numériques) tirent profit de notre temps. La valeur est générée par les clics et les likes, ce que j’appelle la nanomonétisation. L’économie n’est plus basée uniquement sur de gros achats occasionnels, mais sur des petits achats continus qui ne sont pas reconnus comme tels par ceux qui le font ». A tel point que l’Association des consommateurs allemands a fait un procès à Facebook pour publicité mensongère: « Ils disent que c’est gratuit, mais nous payons avec notre temps et nos données », dit son porte-parole. Dans cette économie de l’attention,  continue Natasha Dow Schüll, « le rapport au temps se concentre sur l’immédiat ». Ce qui fait de nous à la fois des poissons rouges et des souris cobayes qui rapportent des milliards d’euros à l’industrie du numérique.

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