Laëtitia: bien plus qu’un fait divers 

La Une diffuse ce soir les deux premiers épisodes de Laetitia, une série d'une grande force émotionelle, signée Jean-Xavier de Lestrade. Une histoire vraie, celle de Laetitia Perrais, assassinée en 2011.

laetitia

Elle s’appelait Laëtitia Perrais et n’avait que 19 ans lorsqu’elle fut froidement assassinée un soir de janvier 2011 par Tony Meilhon, un criminel récidiviste. Son histoire a chamboulé la France entière et a donné lieu à un livre bouleversant d’Ivan Jablonka: Laëtitia ou La fin des hommes. Alors qu’il lisait ce bouquin dans le métro, le cinéaste Jean-Xavier de Lestrade (oscar du meilleur film documentaire en 2002 pour Un coupable idéal) reçoit un coup de fil de la productrice Judith Louis. Celle-ci lui propose d’adapter le livre de Jablonka pour la télévision.

Ma première réaction a été de dire non. Le livre est tellement fort, bien écrit et important que j’ai tout de suite pensé: peut-on faire mieux ou différent en ajoutant des images et du son à cette histoire? Est-ce notre rôle?”, explique le réalisateur lors d’une rencontre presse au Festival de la fiction de La Rochelle. Mais l’idée ne quitte plus son esprit, l’obsède presque, au point de le faire changer radicalement d’avis: “Finalement, c’est devenu une absolue nécessité de le faire”. Car au-delà du fait divers, Laëtitia ou la fin des hommes (prix Médicis) est une analyse sociologique édifiante d’une société où la violence envers les femmes est ordinaire, quotidienne et presque invisible.

C’est cette analyse-là qui intéresse de Lestrade, lui qui a passé sa carrière à disséquer le monde pour tenter de le comprendre (avec des documentaires comme Soupçons et L’affaire Courjault, mais aussi des séries comme Manon 20 ans ou Jeux d’influence). Plutôt que retracer l’enquête policière qui mènera à retrouver le corps démembré de Laëtitia dans un lac et à arrêter son meurtrier, le réalisateur voulait aussi rendre hommage à celle que l’on a réduite à une énième victime. “Quand vous tapez Laëtitia sur Internet, il y a plus de choses sur son criminel que sur elle. L’idée était donc de rendre, avec nos moyens, un peu de la vie de cette jeune fille.

Si le petit écran s’inspire régulièrement de faits divers, celui-ci a la particularité d’être très récent. Nous sommes seulement 9 ans après le drame et la famille de Laëtitia en garde encore les séquelles. En préparant la série, l’équipe feuillette les 3.000 pages du dossier d’instruction, mais rencontre assez rapidement la jumelle de Laëtitia, Jessica, son père biologique et son oncle et sa tante, qui peuvent prendre connaissance du scénario. “Il ne s’agissait pas de le faire valider, car on garde notre liberté d’auteur, mais on ne voulait pas les garder à l’écart”, explique de Lestrade. L’oncle et la tante verront également avant toute projection publique les trois premiers épisodes de la série. Encore trop meurtrie par la perte de sa sœur, Jessica n’a pas souhaité les voir.

France oubliée

Retraçant l’enfance et l’adolescence des jumelles via des flash-back, Laëtitia montre d’abord le parcours cabossé de deux enfants, bringuebalées entre un père violent, une mère psychologiquement détruite (par les coups et viols de son mari) et un foyer d’accueil. Accompagnées d’une assistante sociale (ici Alix Poisson), Laëtitia et Jessica atterriront finalement dans la maison des Patron. Ce cadre familial d’apparence normale cache malheureusement un terrible secret, finalement découvert par l’enquêteur Frantz Touchais (interprété par Yannick Choirat). “Il ne s’est pas contenté de résoudre la mort de Laëtitia, il voulait aussi comprendre pourquoi elle avait eu ce comportement anormal ce jour-là. Il a creusé, convoqué les assistantes sociales. C’est un travail rare. J’espère qu’à travers la série, on arrive aussi à rendre hommage à des gens comme lui”, explique le réalisateur. La série donne aussi un visage à cette fameuse “France oubliée” et à une jeunesse dont on ne parle jamais. Celle qui, en silence, se lève à 6 h du matin pour travailler et finit la journée sur les genoux, mais veille encore tard pour réviser son CAP (Certificat d’aptitude professionnelle). De nombreuses images d’archives ponctuent le récit – dans un montage malheureusement parfois maladroit -, notamment pour raconter la grève des magistrats suite aux propos polémiques de Nicolas Sarkozy sur la remise en liberté de Tony Meilhon. 

Pour incarner le rôle si délicat de Laëtitia, de Lestrade a choisi une actrice encore peu connue du milieu, la jeune Marie Colomb, extrêmement convaincante sous les traits d’un personnage à la fois solaire et faillible. “J’avais peur de la façon dont j’allais vivre le tournage, explique l’actrice lors du festival de La Rochelle. Je craignais de ne pas être à la hauteur, car cela dépasse ton ego de petit acteur. Tu joues une fille qui a existé et tu entres tellement dans sa vie que tu t’attaches à elle.” Mais l’actrice sera finalement rassurée par l’ambiance extrêmement “bienveillante” régnant en plateau.

C’était fou, confirme Alix Poisson. Lors d’une scène avec Kévin Azaïs (dans le rôle du père des jumelles – NDLR) où il était bouleversant, j’ai vu des gens de l’équipe technique pleurer. Ils venaient ensuite nous voir pour s’assurer qu’on allait bien. Cette collectivité, je pense que c’est parce que tout le monde sentait que le projet nous dépassait.” Dans le rôle de Jessica, la Belge Sophie Breyer (La trêve) est bouleversante de fragilité, tandis que la performance de Noam Morgensztern (entré à la Comédie-Française en 2013) dans le rôle de Tony Meilhon relève presque de l’Actors Studio.

Si Laëtitia est aussi bouleversant, c’est aussi parce qu’il dénonce une violence toujours actuelle. “Ô combien actuelle quand on voit le nombre de féminicides depuis le début de l’année”, regrette Sam Karmann (Gilles Patron). Diffuser cette histoire sur le service public (France Télévisions dans l’Hexagone), c’est lui “donner la chance d’être vue et ressentie par plusieurs millions de personnes, confie de Lestrade. Je pense que le livre est remarquable de qualité, d’intelligence, de finesse, mais ça reste un livre élitiste. La série a un propos assez simple qui rend l’histoire plus lisible et plus forte”. Bien plus qu’un fait divers, comme tous les faits divers.

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