Grégory, enfant des médias

Trente-cinq ans après le drame, Netflix rouvre le dossier de la Vologne dans une série documentaire qui inspire les conversations à la machine à café et s’inscrit dans une tendance: le true crime.

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Le “true crime” ou documentaire criminel a le vent en poupe. On ne compte plus les programmes qui lui sont entièrement consacrés: Crimes, Dossiers criminels, Faites entrer l’accusé, Non élucidé… Un genre qui fascine comme l’explique Dimitri Haikin, psychologue et directeur de psy.be: ”Le documentaire criminel nous offre un formidable territoire de projection par rapport à des questions essentielles telles que la mort. C’est un formidable terreau à exploiter. Depuis toujours, dans les journaux, les gens regardent en premier lieu les nécrologies et les faits divers. Cela leur rappelle qu’ils sont vivants et ça les rassure sur le fait que, même si ça a pu leur arriver, ils ne sont pas les victimes. Les producteurs investissent dans ce genre de production car ils sont conscients que le sujet ratisse large et c’est un succès financier quasi assuré. L’horreur fait vendre”.

Un filon vendeur que Netflix a décidé d’exploiter sans limites. Après les excellents Making A Murderer, The Ted Bundy Tapes, Nurses Who Kill, La disparition de Maddie McCann, la plate-forme de streaming propose sa première production française du genre, sobrement baptisée Grégory. Durant cinq épisodes, le téléspectateur (re)découvre les tenants et aboutissants du plus célèbre cold case français, extrêmement difficile à appréhender tant les rebondissements l’ayant émaillé sont nombreux. Le 16 octobre 1984, à Lépanges-sur-Vologne, Christine Villemin signale la disparition de son fils, Grégory, 4 ans. Quelques heures plus tard, le corps du bambin – les mains et la tête liées par des cordelettes – est retrouvé dans la Vologne, la rivière qui parcourt cette région des Vosges. Un meurtre sur fond de vengeance familiale pour lequel personne n’a encore été reconnu coupable, 35 ans après les faits.

Mise en ligne le 20 novembre dernier, cette série documentaire particulièrement réussie fait l’unanimité. La productrice Élodie Polo Ackermann et le réalisateur Gilles Marchand (Dans la forêt, Qui a tué Bambi?) livrent le documentaire de référence. Ils retracent de manière chronologique les faits, sans parti pris visible. Sans s’appuyer sur le récit rapporté par d’autres (comme ce fut le cas dans La malédiction de la Vologne, diffusé sur France 3 en 2018), les auteurs décortiquent l’histoire familiale complexe, démarrant la chronologie quatre ans avant l’assassinat de Grégory, alors que les Villemin sont la cible d’un corbeau. Le propos est construit sur une multitude d’archives sonores et visuelles, parfois très peu utilisées voire inédites. Certaines, tirées des reportages de l’époque, sont presque insoutenables. On pense entre autres à la séquence de l’enterrement du gamin où les journalistes filment sans aucun scrupule la douleur de Christine Villemin qui pousse des hurlements terribles avant de s’effondrer dans les bras de son mari.

Micros cachés

Une autre particularité de la série documentaire réside dans la richesse des témoignages recueillis… Absents du film, les parents (qui ne sont plus apparus publiquement depuis 1994) laissent la place à d’autres protagonistes du drame apportant un éclairage inédit. À travers la parole de reporters comme Isabelle Baechler, Denis Robert et surtout Jean Ker, on découvre une image peu reluisante du journalisme. On apprend par exemple qu’un journaliste s’était rapproché des Bolle, allant jusqu’à faire leurs courses pour avoir l’opportunité de s’introduire au domicile de la famille alors en pleine tourmente. La mère Bolle retrouvera sous son lit un micro permettant d’enregistrer les conversations les plus privées. Devenu intime des Villemin, Jean Ker explique, après avoir raconté comment il a subtilisé des photos de famille, que Jean-Marie Villemin lui a un jour déclaré qu’il ”aimait l’homme mais pas le journaliste”. Des propos qui illustrent le déferlement médiatique de l’époque.

Aujourd’hui, les médias font encore régulièrement leur une avec l’affaire Grégory, mais suite à la mise en ligne de la série de Netflix, les internautes se sont emparés du dossier et mènent leur propre enquête en ligne. Un phénomène qu’explique Dimitri Haikin: ”Ils vivent l’histoire. Certains veulent montrer qu’ils ont raison et trouver la solution là où tout le monde a échoué. Cela devient une sorte de compétition et ça crée autant des débats que du lien social.” C’est peut-être là l’aspect le plus terrible de cette histoire: un enfant est mort, quelqu’un connaît la vérité mais ne l’a pas encore avouée. Petite note d’espoir, tout de même: les nombreux rebondissements de l’enquête permettent de repousser sans cesse le délai de prescription.

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