Avec The Irishman, Scorsese ressucite le film de mafia

On a vu The Irishman, adaptation canonique et grandiose d’un des plus célèbres assassinats de la mafia américaine, avec le trio De Niro- Pacino- Pesci. A voir en salles, puis sur Netflix.

scorsese_irishman

Dès les premiers instants du magistral plan-séquence d’ouverture dans une maison de retraite, où siège en fauteuil roulant un De Niro âgé et superbe entamant en voix-off le récit de ses tueries (en l’occurrence l’implication de son personnage, Frank Sheeran surnommé l’Irlandais, dans l’assassinat à Detroit en 1975 du syndicaliste Jimmy Hoffa – incarné par Al Pacino), on est au cœur de la mécanique Scorsese, érigée ici au rang de requiem et d’autant plus marquante qu’elle n’a presque plus besoin d’effets ni d’explosifs – tant le cinéaste tire parti de l’aura de ses acteurs vieillissants et d’une mise en scène crépusculaire, retraçant sur les visages parcheminés l’étendue des regrets et de l’amertume d’une vie passée à tuer ou compter des billets de banque.

Pourtant, sur les 3h29 que durent le film, le spectateur va bien devoir accepter une convention dramatique, celle du rajeunissement numérique des protagonistes, puisque le film est – comme souvent dans les « mob-movies » (films de mafias) – une resucée en flash-backs des parcours criminels de gangsters qui fascinent Martin Scorsese, né en 1942 à New York de parents Siciliens, de Mean Streets (qui marque sa première collaboration avec De Niro en 1973) aux Infiltrés (2006) en passant par les Affranchis et Casino, chef d’œuvre flamboyant et ultra-violent sur le crime organisé à Las Vegas.

Epopée mafieuse

25ème long-métrage de Martin Scorsese, The Irishman fait événement à plus d’un titre, tout d’abord parce qu’il marque les retrouvailles de Scorsese avec ses acteurs cultes, Robert De Niro (c’est leur neuvième collaboration et la première depuis Casino), Joe Pesci (qui sort de sa retraite cinématographique pour le cinéaste) et Harvey Keitel (Mean Streets), tandis qu’Al Pacino s’invite pour la première fois chez le cinéaste, lourd d’une carrière de cinéma hérissée d’ailleurs de grands duels masculins avec De Niro (Le Parrain de Coppola ou Heat de Michael Mann).

Dans les rouages depuis 2007 mais infaisable à Hollywood, le film n’a pu aboutir que grâce à Netflix – la plateforme a donné à Scorsese la «  liberté de création» qu’il souhaitait. Avec une sortie limitée en salles (pour pouvoir concourir aux Oscars), The Irishman permet aussi à la plateforme de s’acheter une place symbolique parmi les studios en élargissant ses productions à de grands noms du cinéma (Soderbergh, les frères Coen), ici pour un investissement total de 160 millions de dollars répartis sur 117 lieux de tournage et plus de trois cents scènes. Si Scorsese s’est récemment lâché (au dernier festival Lumière à Lyon) sur les films Marvel décrits comme «  des parcs d’attraction, pas du cinéma  », il peut compter sur le soutien de Netflix qui offre en ce moment une rétrospective de ses films.

Film-somme sur l’histoire de la mafia donc, The Irishman autopsie le crime organisé du point de vue d’un second couteau, Ed Sheeran (1920-2003) qui finit par avouer son implication dans la mort du patron des Teamsters, le plus gros syndicat de chauffeurs routiers américains Jimmy Hoffa (disparu en 1975, il est déclaré mort en 1982 mais son corps n’a jamais été retrouvé). Le scénario est adapté du livre de non-fiction de son avocat Charles Brandt I heard you paint houses (littéralement «  il paraît que tu repeins des maisons  », paru en français aux éditions Le Masque sous le titre J’ai tué Jimmy Hoffa) dont le titre américain fait référence à une expression mafieuse pour désigner les hommes de main et leur manie de repeindre les murs en rouge sang (sic). Qualifié par Bobby Kennedy, alors ministre de la justice, comme «  l’homme le plus puissant de l’Amérique après le président  », Jimmy Hoffa fait partie de la culture générale américaine, et le film suit sur un arc d’une cinquantaine d’années (d’où le rajeunissement numérique auquel on se fait) les relations particulières qu’entretinrent Sheeran et Hoffa jusqu’à sa mort, dominées par la figure low-profile de Russel Bufalino, patron de la mafia de Philadelphie (incarné par Joe Pesci). En toile de fond, le film dégage une histoire violente de l’Amérique et des années 60 – «  des années où tout le monde se faisait tuer  » rappelle volontiers Scorsese – incluant des archives de l’assassinat du président Kennedy et les liens de son père Joseph avec la pègre pendant la Prohibition.

Embaumés vivants

Film d’hommes dans un monde d’hommes (avec ententes viriles et mafieux aux relations bloquées ou quasi inexistantes avec les femmes – on a d’ailleurs pu reprocher à Scorsese l’absence de dialogues d’Anna Paquin qui joue Peggy l’une des filles de Sheeran et sert pourtant de «  regard moral  » au film), The Irishman reste un cinéma éminemment masculin mais dont la particularité – de taille – est de désaxer le regard. «  La toxicité masculine est toujours présente, mais elle est présentée ici du point de vue de la vieillesse  » insistait la productrice de Scorsese Jane Rosenthal au dernier festival de New York. Grabataires et à genoux, négociant leur propre cercueil et n’arrivant plus à mâcher leur pain, aussi durs devant leur propre mort que devant celle des autres, les mafieux embaumés vivants désamorcent presque la violence cinématographique dans l’amertume de leurs regrets. On garde aussi longtemps en mémoire le dégoût de la petite Peggy, répugnée sans bien comprendre pourquoi par les cadeaux de Noël d’«  Oncle Russ  » (Joe Pesci extraordinaire de sobriété rentrée). The Irishman peut alors aussi se regarder – et c’est peut-être là sa plus belle réussite – comme une histoire du machisme américain, emportant dans sa chute tous les affranchis de Martin Scorsese.

Rétrospective Scorsese : 3 classiques à revoir sur Netflix

Mean Streets (1973)

Tourné deux ans avant Taxi Driver (Palme d’or à Cannes en 1976), Mean Streets est le Scorsese originel, en partie autobiographique, retraçant le parcours de deux jeunes voyous new-yorkais (Robert De Niro et Hervey Keitel) dans Little Italy.

Le temps de l’innocence (1993)

Scorsese adapte le roman d’Edith Warthon, majestueuse étude de la condition féminine et du carcan social de la haute société new-yorkaise des années 1870 à travers le destin d’un aristocrate (Daniel Day-Lewis) entre deux femmes (Michelle Pfeiffer et Winona Ryder). Un chef d’œuvre de style, bâti lui aussi sur le thème du regret.

Casino (1995)

Huitième collaboration de Scorsese et De Niro, le film suit le parcours criminel d’Ace, englué dans les machines à sous de Las Vegas et amoureux de Ginger, une prostituée magnifique (Sharon Stone sublime et sacrifiée par la drogue, l’argent et les hommes) tandis que son ami d’enfance (Joe Pesci) s’enfonce dans le crime. Sans doute le film le plus violent et le plus flamboyant de Martin Scorsese, l’histoire d’une rédemption impossible, à la mise en scène exceptionnelle.

Thriller
JJJJ The Irishman
Réalisé par Martin Scorsese. Avec Robert De Niro, Al Pacino, Joe Pesci, Anna Paquin – 209’

Sur le même sujet
Plus d'actualité