« Watchmen »: le super-pouvoir des comics

Hier soir, HBO dévoilait son adaptation de Watchmen, référence absolue de la pop culture (et diffusée ce soir sur Be tv). Un premier pas pour la chaîne câblée dans l’univers des BD pour adultes. 

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Un coup d’œil à la programmation des cinémas de ces dernières années, d’aujourd’hui et des mois à venir nous le rappelle: nous sommes dans l’ère Marvel/DC. La bonne nouvelle est qu’à côté des aventures manichéennes des superstars qui roulent des pecs dans du lycra pour sauver le monde à mains nues, des univers plus “adultes” ont de plus en plus leur place. Les super-héros peuvent être fatigués, déprimés, désarmés, révoltés ou de mauvais poil. Les super-vilains peuvent avoir de sacrées bonnes raisons de l’être devenus. Il arrive même que le pouvoir en place soit, au final, le vrai grand méchant dans l’affaire. Sans Watchmen, le cadeau d’Alan Moore et Dave Gibbons au monde, il n’est pas certain qu’on aurait pu voir ça. 

Leur œuvre, que certains considèrent comme le premier roman graphique, marque un tournant, comme le souligne le critique Leslie S. Klinger dans sa préface à la réédition de cet automne: “Pour les médias, les comics sont passés à l’âge adulte. Nous avions enfin la preuve qu’il s’agissait d’un médium et non d’un genre. Plus important encore peut-être, Watchmen est reconnu en tant qu’œuvre littéraire. Cet exploit permet de reconsidérer les lecteurs de comics et leurs auteurs”. Autant dire que HBO, toujours à la recherche de son nouveau Game Of Thrones, risquait gros en s’attaquant à un monument pareil. Surtout qu’Alan Moore, son scénariste barbu écouté comme Dieu le Père par les fans, n’est pas du genre commode.

Pas de Watchmen sans Alan Moore, donc. Le scénariste qui écrit ses scripts en dessinant des milliers de cases est considéré comme l’âme de cet univers. Or, on a revisionné trois fois le générique de la série HBO et constaté qu’il n’est crédité nulle part. On retrouve Dave Gibbons, le cocréateur et illustrateur. Mais pas Alan. Évidemment, ce n’est pas un oubli. D’emblée, il a signalé ne pas vouloir en entendre parler, comme de toutes les adaptations de ses œuvres à l’écran. S’est-il contenté d’encaisser un bon gros chèque de royalties? Même pas. 

Le génie anarchiste

D’abord parce qu’il n’aurait pas voulu. Ensuite parce que, et c’est un sujet qui fâche depuis les années 70, les personnages sont la propriété des maisons d’édition. Watchmen appartient à DC Comics, pas à Moore. Alors il balance face à From Hell et à La ligue des gentlemen extraordinaires: “Ce sont des films idiots, sans la moindre qualité. Je refuse que mon nom serve à cautionner d’une quelconque manière ces entreprises obscènes, où l’on dépense l’équivalent du PNB d’un pays en voie de développement pour permettre à des ados ayant du mal à lire de passer deux heures de leur vie blasée” (interview au magazine D-Side, de juillet-août 2005…). Le Watchmen de Zack Snyder de 2009 sera nappé du même fiel. Et le V pour Vendetta, produit par les sœurs Wachowski, ignoré. Alan Moore n’aime pas les grosses machines, qui brident la liberté créative des individus. Une liberté qu’il exerce dans la matière de ses récits: les découpant en cases, construisant des chapitres symétriques, insérant des journaux en mise en abyme… Une grammaire moderne difficile à transmettre à l’écran.

À libre, libre et demi

Dès lors, lorsque Damon Lindelof (showrunner star, de Lost et de The Leftovers) démarre le projet pour HBO, la pression est maximale. Le littéral est exclu… Dès lors, ce Watchmen en neuf épisodes est à voir comme un spin-off, un développement dans l’univers, une lecture inédite, adaptée à notre époque. Il garde l’univers, mais en imagine la suite. Face au “no comment” d’Alan Moore, il réplique: “Si vous disiez à un Moore en 1985 ou 1986: “Tu ne peux pas faire tel projet parce que le créateur de Superman ou de Swamp Thing n’est pas d’accord”, il répondrait: “Va te faire…, je le ferai quand même…”. Alors dans l’esprit d’Alan Moore, je dis à Alan Moore “Va te faire mettre”” (propos recueillis par Entertainment Weekly lors d’une conférence de presse de la Television Critics Association). Cela n’empêche pas la pression ni la déférence, puisqu’il ajoute: “J’ai eu très peur de gâcher. J’ai énormément de respect pour l’œuvre originale, mais j’ai eu à m’en séparer un peu pour prendre plus de risques”.

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Pitchons donc, sans spoiler: le monde ressemble au nôtre, même si l’on n’y a pas de portables et que l’on subit d’étranges pluies de méduses. L’uchronie, comme dans les comics. Ici, fini Nixon. Robert Redford est au pouvoir depuis 1992 – l’acteur apparaîtra d’ailleurs. Les super-héros sont hors-la-loi. Les policiers ne sortent plus à visage découvert et cachent leur profession à tous, depuis qu’un massacre de grande envergure les a visés. Pourtant le calme semble régner… Jusqu’à ce que les suprémacistes blancs de la “Septième Cavalerie” reprennent leurs actions terroristes. Ils portent des masques de Rorschach et sont issus des “white trash” en caravane qui s’entassent dans leur quartier de “Nixonville”. Angela, enquêtrice soi-disant à la retraite, tente d’élucider le meurtre d’un collègue et ami… Et plonge dans ses zones d’ombre. Les deux camps, KKK contre police (mais la césure est-elle si nette?), sont prêts à s’affronter et dévoilent, au fur et à mesure qu’on se prend dans l’intrigue, les ambiguïtés d’une société pas si en paix que ça. 

Quoi de neuf Dr Manhattan?

Côté personnages, peu des héros (super ou pas) figurent au casting. L’inévitable Docteur Manhattan fait toujours partie du paysage, mais il est resté sur Mars. On note Jeremy Irons, énigmatique à souhait, pour endosser le rôle d’Ozymandias-Adrian Veidt, “L’homme le plus intelligent du monde”, qu’Alan Moore avait laissé en pleines recherches génétiques… Et qui a visiblement bien avancé dans son ouvrage. La série ajoute des clins d’œil jubilatoires: le vaisseau Hibou Archie, une statue de Nixon en plastique ou son visage sur le mont Rushmore, un badge au sol recouvert d’une goutte de sang, des horloges, des flash-back qui changent tout et éclairent les événements d’un autre angle. Et des mises en abyme, comme cette scène reconstituée au théâtre pour Jeremy Irons ou, surtout, cette série dans la série, dessin animé brutal et cynique qui met en scène les anciens héros, dans les couleurs psychédéliques de la BD. Une très belle façon de respecter le style original, sans le pasticher. 

Avec son travail des masques, son vigoureux message antiraciste, sa peinture d’une société par couches et de personnages pleins d’ombres, son esthétique sans ostentation ni vulgarité, l’humanité de ses acteurs (Don Johnson et surtout Regina King), l’élégance des cadrages et du montage, le refus de l’explicite et des gros sabots, ce nouveau Watchmen tient la route, mais ne sera pas un jalon dans l’histoire de la télé.

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