Anne-Sarah (Tarmac) : « Les jeunes d’aujourd’hui sont plus ouverts d’esprit que leurs parents »

Avec ses capsules IZI News sur Tarmac, Anne-Sarah informe les jeunes (et moins jeunes). En démontant l'actu, elle secoue les barrières d'une société qui a besoin d'évoluer. Rencontre. 

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Parler de racisme, de sexisme et de faits d’actualités graves avec une pointe d’humour et d’ironie aux 12-25 ans, c’est un travail nécessaire et un défi relevé avec succès par les capsules IZI News sur Tarmac, le média jeune et 100% numérique du service public. Une formule efficace et conviviale dont l’objectif est de permettre aux nouvelles générations de se rendre compte des inégalités et des privilèges qui caractérisent notre société. Interview avec Anne-Sarah, visage de l’émission.

Comment choisis-tu les sujets abordés dans IZI News?

Anne-Sarah : « Je regarde d’abord l’actu en me renseignant sur différents sites. Je vais aussi voir quelles sont les tendances sur YouTube et ce qui trend sur Twitter, c’est comme ça que je récupère toutes les infos qui sont susceptibles d’intéresser le public qui me regarde. Je choisis des sujets qui me touchent personnellement, puisque je m’adresse principalement à la même génération. Je recoupe ensuite mes infos en vérifiant mes sources, et j’écris mon texte en veillant de rendre le tout accessible à ma cible. On a parfois l’impression que les jeunes ne s’intéressent pas à l’actu et à ce qui se passe dans le monde mais c’est faux, il faut juste savoir comment les captiver. Si on leur parle de sujet qui les concerne, et avec le bon ton, on peut les toucher. »

Comment parviens-tu à intéresser les jeunes à l’actu ?

« Il ne faut pas les prendre pour des idiots et leur parler directement. Je pense que ce qui dérange les jeunes dans les médias traditionnels, c’est la distance qui existe entre un présentateur de JT et son public. Ils suivent des youtubeurs et aujourd’hui, sur internet, « n’importe qui » peut devenir une star ou t’éduquer avec une certaine proximité, comme si c’était ton pote qui te raconte une histoire. C’est aussi ce que je voulais créer avec IZI News. On est entre potes et on parle de l’actu comme si on en discutait dans un bar. C’est un échange direct, parfois ce sont même eux qui me proposent un sujet en m’interpellant sur Facebook ou Instagram. Il y a un vrai aspect participatif et c’est génial. Depuis la rentrée, on donne encore davantage de place à nos followers en traitant chaque semaine un sujet qu’ils ont eux-mêmes proposé et plébiscité (NDLR: « le lundi des followers »). » 

On peut avoir l’impression que les jeunes ne s’intéressent pas à l’actu, mais c’est faux.

Dans le choix des sujets et la manière de les expliquer à un public qui n’en a parfois jamais entendu parler, est-ce que tu te considères comme une éducatrice ?

« Non, pas du tout. J’aime ce que je fais parce que j’aurai voulu qu’un média comme IZI News existe quand j’étais plus jeune. J’aurai voulu qu’on me parle de ces sujets pour me rendre compte que oui, j’étais bien à ma place, et que non, je n’étais pas folle quand j’entendais telle ou telle remarque. Ça m’aurait fait du bien… Mais ce n’est pas mon rôle d’éduquer les citoyens. Pour ceux qui veulent se renseigner, on a internet aujourd’hui. Il n’y a plus d’excuses de dire « Pardon, je ne savais pas que ça pouvait être blessant. » Mais je ne me vois pas non plus comme une donneuse de leçon. Mon but c’est de créer une discussion, un débat et de voir l’avis des gens en commentaires. Ce n’est pas non plus mon devoir de convaincre les gens. Il y a ceux qui sont ouverts et ont envie de comprendre le monde dans lequel ils vivent, et les autres qui préfèrent ne pas comprendre. Au final, c’est leur problème. Le monde continuera d’avancer et tant pis pour ceux qui restent sur place. »

Tous les commentaires que tu reçois ne sont pas positifs. Comment vis-tu les commentaires haineux à ton égard ?

« Tarmac a un très bon community manager qui modère les commentaires en ligne. Mais c’est vrai que, par curiosité, je vais de temps en temps voir ce qui se dit quand même. Alors, quand je lis un « Ferme ta gueule grosse pute », moi ça me fait rire. Je n’en ai rien à faire qu’on m’attaque sur ma personne ou mon physique, il y aura toujours quelqu’un pour dire que je ressemble à rien ou que je suis un produit Monsanto parce que je mets trop de maquillage. Ah oui, les gens ont beaucoup d’imagination! C’est distrayant… Mais quand les réactions touchent à mon sujet et que les internautes détournent mes propos ou interprètent différemment un élément qui est pourtant clairement expliqué, là ça m’ennuie. Heureusement, j’ai une « armée IZI News » prête à me défendre en commentaires. Je me rends compte que j’ai acquis une communauté avec beaucoup de bienveillance. Ils modèrent eux-mêmes les réactions trop violentes et répondent aux questions des autres, c’est génial. » 

Est-ce que l’affaire Cécile Djunga a fait avancer les mentalités par rapport au racisme en Belgique? Je ne sais pas. Une fois que l’émoi est passé, en général on oublie…

Il y a un an, la société belge se découvrait un penchant raciste avec l’affaire Cécile Djunga. Quel est ton regard sur la société belge (francophone) en général, aujourd’hui en 2019?

« Ah oui, c’était « la grande révélation »… Il fallait sans doute un événement d’actualité de cette ampleur pour qu’on commence à en parler. Est-ce que ça a fait avancer les choses ? Je ne sais pas. Une fois que l’émoi est passé, en général on oublie. Les gens ont la mémoire courte pour tout. La Belgique a un passé colonial et on a du mal à s’en souvenir. Quand on voit la polémique du Sauvage de la Ducasse d’Ath (NDLR: voir vidéo ci-dessous), c’est clair qu’il y a encore du souci à se faire. Avant de pouvoir avancer et décoloniser les esprits, il faudrait déjà reconnaître son passé. Et ça, ça se passe d’abord à l’école. En classe, quand on avait abordé la colonisation, on avait juste survolé deux pages sur le sujet dont une était une planche de Tintin au Congo. On nous disait « Regardez, c’est pas cool, c’est raciste. » Et c’est tout. Un peu comme si ça rien n’avait jamais existé. Il y a encore du chemin pour déconstruire les clichés et les stéréotypes de cette époque. »

Quand tu te projettes dans un futur proche, quel est ton sentiment par rapport à l’avenir ? Plutôt positif ou négatif ?

« Même si ça se fait souvent de façon maladroite, je vois que des médias traditionnels traitent des sujets qui n’auraient jamais été abordés auparavant. Mais il reste du travail. Il suffit de voir la polémique autour de Lilian Thuram et les déclaration de Pierre Ménès en France, on est passé complètement à côté du sujet. À la base, il était quand même question des cris de singes et des injures racistes envers Romelu Lukaku en Italie. On a oublié la vraie victime et le fond du problème, et c’est encore trop souvent le cas… Mais quand j’observe les plus jeunes et les personnes de ma génération, là je vois vraiment une évolution dans les mentalités. On parle publiquement de sujets qu’on n’abordait pas en dehors des cercles anti-racistes il y a encore quelques années. Les jeunes partent déjà avec un bagage qu’ils n’avaient pas avant. C’est un changement impressionnant! Quand je vois les ados d’aujourd’hui, je me dis que j’aurai préféré traverser cette étape compliquée de ma vie à cette époque, avec l’ouverture d’esprit que cette génération possède. La jeunesse contemporaine est vraiment magnifique. »

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