Engrenages : de l’huile dans les rouages

Pour cette saison 7, la série française – grande collection de thrillers du quotidien – change de style, s’adoucit et gagne en clarté ce qu’elle perd en intensité. Est-ce vraiment dommage?

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Née en 2005, Engrenages occupe une position particulière dans le monde des séries. Très appréciée par la critique, elle a une fan base internationale impressionnante et pourtant une notoriété relative, car elle est peu passée sur les chaînes généralistes. Cette production Canal+ a marqué sa différence par des scénarios qui baignent dans un réalisme brutal. Des histoires criminelles glauques à déprimer les Schtroumpfs, avec des personnages âpres qui traînent des vies passablement ratées.

Premiers représentants: les flics, témoins et victimes collatérales d’un système qui a prouvé son impuissance. En l’occurrence Laure Berteau (Caroline Proust), possédée par son boulot, son acolyte Gilou (Thierry Godard) et une équipe qui résiste souvent aux procédures. Au second plan, la justice. Grosse machine où magistrats et avocats balancent entre morgue, bellicisme et rancœur. Et ce petit monde se déteste, se fait des croche-pieds, se sert du “mon cher confrère” qui veut tout dire, surtout le pire. Là, on suit François Roban (Philippe Duclos), juge d’instruction intègre et acide, et Joséphine Karlsson (Audrey Fleurot), avocate sans limite qui n’a qu’un but: gagner. Ça pourrait être sinistre, ça sonne surtout juste. Et humain… Râpeuse comme du papier de verre, dure comme le béton qui lui sert de décor, Engrenages construit ses histoires comme des thrillers du quotidien, sans un mot de trop. Grâce aux acteurs, extraordinaires. Et à des équipes de scénaristes brillants qui se succèdent depuis 2005. Après quatre saisons, la dernière showrunner, Anne Landois, a passé le relais. Caroline Proust: Elle a arrêté parce qu’elle a travaillé là-dessus pendant dix ans non-stop. Pendant qu’on tournait, elle continuait d’écrire. Puis elle écrivait la suite. Je comprends qu’elle dise “Je vais arrêter de ne faire qu’Engrenages. Mais on s’est sentis un peu orphelins”.

Attention virage

Cette saison est donc marquée par l’arrivée d’une nouvelle équipe, menée par Marine Francou: Le défi de reprendre l’écriture de cette saison est double. Il faut respecter l’ambition consistant à creuser des personnages en profondeur et proposer une nouvelle enquête qui se doit d’avoir du sens par rapport à l’époque. On part d’abord des personnages, de l’état dans lequel on les avait laissés à la fin de la saison, pour voir où on a envie de les emmener à l’issue des 12 épisodes suivants. En ce qui concerne l’enquête, on avait très envie de s’attaquer à une voyoucratie un peu nouvelle dans la série, celle des cols blancs”. Pour faire valoir leur vision, les nouveaux scénaristes doivent convaincre une équipe passionnée, qui maîtrise l’univers de la série. Marine Francou: Pour que ce soit dynamique il doit y avoir à mon sens une tension entre les choses dont j’aurais envie moi, et celles dont on me dit “Non, ce n’est pas ça la grammaire d’Engre– nages. C’est dans cette tension que se crée la nouveauté. C’est à la fois une appropriation et un respect de l’antériorité des personnages que je n’ai pas créés”.

Cette tension existe parfois avec les comédiens, ajoute Fabrice de la Patellière (directeur des fictions françaises de Canal+), qui eux aussi ont le sentiment que la série leur appartient”. Thierry Godard explique: Parfois, les textes n’étaient pas à la hauteur de ce qu’on espérait. Le travail de Marine est formidable sur l’enquête, mais sur la psychologie on est forcément en avance”… Elle a été courageuse, souligne Caroline Proust, parce que beaucoup de scénaristes ont refusé d’arriver derrière Anne Landois en saison 7 et de le faire, ce travail-là.”

Et la lumière fut

Au-delà des divergences de vue, on se retrouve parfois face à des modifications profondes dans le traitement de l’histoire. Il y a dans Engrenages une noirceur qui ne me ressemble pas, indique Marine Francou, même si elle me fascine. J’avais très envie que quelque chose raconte quand même la foi que j’ai dans l’humanité. Qu’il y ait aussi une forme de lumière dans la fin de leur trajectoire à chacun.” Visuellement, la série a changé, en effet. Gagné en clarté ce qu’elle perd parfois en intensité. Si cette saison 7 reste tendue et réaliste, avec ce que cela comprend de violence, elle s’oriente vers une forme de classicisme et pourrait ouvrir la série à un autre public. D’autant que la criminalité en col blanc semble moins barbare, et que l’arrivée de nouveaux policiers, comme Ali (Tewfik Jallab), permet de découvrir plus facilement l’univers d’Engrenages à travers leurs yeux.

Si l’ADN de la série perd quelques gènes en amorçant ce virage, si on regrette quelques incohérences dans le scénario (le bébé de Laure est laissé de côté en cours de route comme un chien abandonné avant les vacances), on salue une saison puissante, et authen-tique. Engrenages reste une série dont le public est aussi fier que l’équipe qui la signe. Caroline Proust: “C’est la saison de la finesse. On atteint une maturité, sans avoir besoin de souligner les choses. Je trouve qu’elle est vraiment très très réussie. On avait des craintes par rapport au scénario, on était un peu rétifs même, et finalement le résultat est bluffant”.

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