Changer les mentalités, un combat de Brutes

Sur YouTube, “Les Brutes” éduquent sans tabou les internautes aux questions sensibles du féminisme, de la diversité culturelle ou sexuelle. Une démarche nécessaire pour briser les murs dressés par une société qui a du mal à avancer.

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Le Canada – et surtout le Québec – est depuis quelques années une destination en vogue pour l’expatriation. Nombre de jeunes travailleurs s’envolent pour Montréal, capitale économique de la Belle Province, en quête d’un meilleur avenir professionnel notamment… Mais si l’herbe semble plus verte de l’autre côté de l’Atlantique (les paysages sont en tout cas plus boisés), tout n’y est pas rose pour autant… Comme en Belgique, les femmes gagnent des salaires globalement moins élevés que leur conjoint pour un travail similaire, elles ont plus de chances d’être dévorées du regard dans la rue par les hommes qu’inversement, et elles peuvent être victimes de préjugés sexistes. Le patriarcat est un « concept » globalisé.

Afin de s’affirmer dans ce monde d’hommes, de plus en plus de femmes musclent leur discours pour plaider la cause du féminisme et parvenir un jour à une société égalitaire. D’autres prennent part au combat plus subtilement en jouant la carte de l’humour. Depuis trois ans, Judith Lussier et Lili Boisvert, deux journalistes et humoristes québécoises, sont devenues des « Brutes ». En partenariat avec Télé-Québec, elles ont créé leur chaîne YouTube pour aborder les grands enjeux du combat féministe (entre autres) par le biais de capsules courtes, drôles et ludiques.

Dès le générique, le ton est donné : des dessins animés de tampons évoquant des spermatozoïdes succèdent à des gros doigts d’honneur adressés au patriarcat sur fond de musique électro. Rien que ça, ça vaut déjà le coup d’œil ! Si les Brutes semblent parfois en avance sur leur temps au regard de certaines thématiques abordées (exemple : “la non binarité »), elles mériteraient également d’être plus connues chez nous. Passé l’acclimatation à l’accent québécois et à l’usage du « franglais » (proximité géographique avec les États-Unis oblige), on se pose plutôt même la question : « Et si ce n’était pas plutôt nous qui avions du retard ? » Pour le savoir, Moustique a conversé avec Judith Lussier, une « Brute » pas si effrayante que ça.

D’où viennent les Brutes ?

Judith Lussier – Les Brutes sont nées il y a trois-quatre ans à la suite de notre rencontre, Lili et moi. Lili tenait un blog sur la sexualité avec une posture féministe sur Radio Canada et moi j’écrivais dans le journal Metro sur les enjeux d’égalité LGBT et féministes. On était admirative du travail de l’une de l’autre et on s’observait mutuellement depuis un moment. Quand on s’est rencontré, on a tout de suite su qu’on voulait faire un projet ensemble. On a proposé le concept des « Brutes » à Télé-Québec en voulant les rassurer, « oui c’est féministe, mais ça va être drôle ne vous en faites pas ! » Ils ont été ultra réceptifs et nous ont donné carte blanche. Depuis que nous sommes diffusées, on remarque qu’on a une très bonne réception en France notamment où, comme chez nous, il n’y avait pas réellement de média qui évoquait les thématiques qu’on aborde.

Dès le départ, vous avez insisté sur la drôlerie du concept. L’humour, c’est un élément nécessaire pour aborder des sujets comme le féminisme ?

C’est vrai qu’on devrait pouvoir aborder ces sujets-là avec toute la colère qu’ils méritent. Par contre, si on le faisait, on aurait une posture très moralisatrice. Le message n’atteindrait pas sa cible. On ne veut pas seulement prêcher les convertis ! Et puis, même en utilisant l’humour, on reçoit des commentaires haineux… Cela montre à quel point il faut s’assurer d’être dans le bon ton pour joindre les gens qu’on veut toucher.

On a le sentiment que les médias n’ont jamais autant parlé du féminisme qu’aujourd’hui. Diriez-vous que nous traversons une période positive pour ce combat ?

Au Québec, le féminisme a subi un important backlash dans les années 90, après l’attentat de l’université polytechnique de Montréal (le 6 décembre 1989, un homme a fait irruption dans un auditoire et a tué 14 personnes, exclusivement des femmes, NDLR.). Paradoxalement, cette attaque perpétrée par un masculiniste a fait beaucoup de mal au féminisme. Pendant toute ma jeunesse, c’était très mal vu d’être militante… Depuis l’avènement des réseaux sociaux, on remarque un regain de popularité sur les réseaux sociaux, surtout avec le mouvement #MeToo. Les technologies ont permis une libéralisation de la parole et ont donné une voix à ceux qui peinaient à se faire entendre auparavant. Je ne parle pas seulement des féministes, mais aussi des personnes « racisées » (issues d’une minorité ethnique).

Être entendu vient souvent de pair avec un lot de critiques…

Oui. L’année passée, au Québec, nous avons eu un gros débat dans les médias sur l’appropriation culturelle à la suite de SLÂV, un spectacle sur l’esclavage qui a fait jaser (il était reproché à l’auteure, Betty Bonifassi, d’utiliser son héritage culturel dans un spectacle conçu par des Blancs et pour des Blancs, NDLR.). Une éditorialiste afro-descendante s’est publiquement indignée et elle s’est fait rabrouer par l’ensemble de la classe médiatique. Elle a fait l’objet d’une campagne de diffamation, certaines personnes l’accusant d’être une islamiste radicale. Elle a intenté un procès et l’a gagné, mais ça lui a coûté très cher, en temps et en énergie… Nous avons fait une vidéo avec elle sur le sujet intitulée « Le coût de l’expression ». Donc non, ce n’est pas toujours facile d’aborder tous les sujets. La marque de rasoirs Gillette, qui a fait une campagne pour dire aux hommes de stopper les comportements malsains, l’a appris tout récemment à ses dépens.

Quand on a fait de ces progrès-là son combat (c’est votre cas), comment prend-t-on du recul pour se protéger de la haine ?

On apprend. À vrai dire, on ne s’en rend presque plus compte Lili et moi, ce qui est tragique quand on y pense avec ce qu’on peut subir en commentaires ! Mais c’est sûr que ça a des conséquences sur notre santé mentale, sur notre équilibre et sur notre joie de vivre.  On essaye de faire la part des choses. On reçoit aussi énormément de messages positifs de fans, notre troisième saison a été la plus vue, commentée et partagée. C’est donc très positif, même si on reçoit des commentaires paternalistes qui nient complètement notre argumentation en ne prêtant absolument aucune attention aux faits qu’on présente dans nos capsules… On se bat parfois contre des argumentaires qui n’en sont pas vraiment ou des gens qui confondent des anecdotes avec des généralités (« Mais moi, je gagne moins que ma femme pourtant « ). Mais beaucoup de fans répondent à ces commentaires-là et font un peu le travail à notre place. Et ça aussi c’est encourageant !

« La différence entre l’équité et l’égalité », « La politique de la bise », « Le syndrome du génie masculin »,… Où trouvez-vous votre inspiration pour vos capsules ?

Lili et moi on brainstorm constamment pour avoir des idées, mais ça vient souvent de nos observations personnelles. Par exemple, pour notre capsule sur le travail émotionnel des femmes, l’idée nous est venue après avoir lu une BD sur le sujet. L’actualité nous inspire, de même que les débats de société. On se demande toujours comment Les Brutes pourraient aborder ces questions-là, puis on en vient à des formules. On s’accorde une grande flexibilité par rapport à notre créativité et on se fout un peu des codes, la durée des capsules peut varier de 3 à 15 minutes. On essaye juste de présenter le contenu de la meilleure façon possible et les réseaux sociaux sont la meilleure manière de les partager et de les faire voyager. Nous dépendons d’un diffuseur télévisé, mais nous travaillons exclusivement à destination du web pour toucher les 18-35 ans. De toute façon, nous serions sûrement censurées si Les Brutes passaient à la télé (rires). »

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