Téléréalité: la face immergée de l’iceberg

Manipulation, chantage, violence... Morgane Enselme, ancienne candidate à l'émission Secret Story, balance "la vérité sur la téléréalité" dans une vidéo vue près de 2 millions de fois sur YouTube. Et c'est (encore) pire que ce que l'on croit.

téléréalité, Secret Story, Endemol, buzz

« La téléréalité c’est un peu comme un iceberg avec la pointe qui dépasse et beaucoup de choses qui se passe sous la surface. » Morgane Enselme a bien choisi sa métaphore pour sa vidéo-fleuve (33 minutes) dans laquelle elle entend bien révéler « la vérité sur la téléréalité ». Posté sur sa chaîne YouTube le 2 janvier dernier, son podcast totalise déjà plus de 1,8 millions de vues et fait le buzz dans la médiasphère française. Soumise pendant 7 ans à une clause de confidentialité depuis sa participation à l’émission Secret Story produite par Endemol, l’ex-candidate se lâche et n’omet aucun détail. On s’en doutait, le portrait n’est pas fameux. Morceaux choisis.

Le casting

Morgane Enselme est restée 13 semaines sur 14 possibles dans la Maison des Secrets (jusqu’en demi-finale) en 2011. Mais son parcours (du combattant) commence bien auparavant, en 2007… « Il faut savoir qu’un double casting est mené pour les participants à l’émission« , explique-t-elle dans sa vidéo. « Il y a les candidatures spontanées et ce que la production appelle les recherches journalistiques. Elles sont menées par des casteurs qui recherchent des profils particuliers dans toute la France. C’est ce qui s’est passé dans mon cas. » Plus que le profil de Morgane, c’est en réalité celui de son père, personne transgenre, qui intéresse la production… 

Après un premier refus, Endemol les approchent à nouveau en 2011, Morgane a 20 ans. « Après cinq appels, ils nous ont dit de venir les rencontrer discuter de vive voix et si nous n’étions toujours pas intéressés, on nous laisserait tranquille pour de bon. » La rencontre est en fait un casting déguisé. « Ils nous ont assuré que l’émission serait différente, qu’il n’y aurait que des beaux secrets avec des belles histoires et que c’était pour ça qu’ils avaient besoin de nous. » Endemol vend Secret Story comme une vitrine pour sensibiliser la société sur le troisième genre et bousculer les mœurs. Ils font remplir au duo un dossier de candidature en précisant qu’il s’agit d’une simple procédure à suivre pour des raisons de confidentialité.

J’ai cru que je pouvais changer le monde. Au moins un peu.

Quelques semaines plus tard, Morgane reçoit un appel d’Endemol pour l’informer qu’elle est sélectionnée. « J’ai répondu que je n’avais jamais vraiment accepté. Mais on m’a complètement retourné le cerveau en me prenant par les sentiments et en me demandant de penser à mon père, que c’était important. On m’a dit que le patron de TF1 m’avait adoré, que j’étais sa candidate préférée. Jeune et naïve, j’y ai cru. Je me suis dit que j’avais l’opportunité de changer le monde, au moins un petit peu. » La jeune femme accepte. Son secret: « Mon père s’appelle Brigitte. »

Avant l’émission

Morgane est convoquée à un entretien psychologique, un passage obligatoire avant le tournage de l’émission pour vérifier qu’il n’y a pas de personnes fragiles ou instables parmi les candidats. Les casteurs l’encouragent alors à mentir au psychologue: « Si tu t’es déjà droguée, ne le dis pas. » La candidate joue la carte de l’honnêteté. « J’ai avoué à la psychologue qu’on m’avait demandé de lui mentir. Elle s’est insurgée en trouvant ça scandaleux… mais a quand même validé ma candidature. J’ai appris qu’elle a continué  à travailler avec Endemol par la suite.« 

Entre ce que les gens voient à l’écran et ce qui se passe dans la réalité, il y a un précipice.

Pendant une semaine, avant le coup d’envoi de l’émission, les candidats sont envoyés dans un hôtel en compagnie d’un garde du corps du même sexe, qui ne les lâche pas d’une semelle… et jusque sous la douche! « On nous a dit que c’était pour éviter qu’on se suicide. Mais en réalité, c’est pour nous habituer à obéir, à perdre notre intimité et pour qu’on soit comme des lions en cage au moment de commencer l’émission… Je pensais qu’une fois dans la Maison des Secrets, le plus dur serait derrière moi. Mais non, pas du tout. » Une fois le jeu démarré, la production, jusque-là plutôt sympa avec les candidats, change complètement de visage. « Entre ce que les gens voient à l’écran et ce qui se passe dans la réalité, il y a un précipice.« 

Pendant l’émission

À l’intérieur de la Maison des Secrets, les candidats sont poussés à bout. Tout le temps. Pas d’internet ni de smartphone pour éviter toute communication avec l’extérieur – c’est le principe – , pas de télévision, de radio, ni aucune autre possibilité de divertissement (jeux de cartes ou de société). « On n’avait même pas le droit de lire ou d’écrire. Il n’y a absolument aucun moyen de s’évader psychologiquement« , se souvient Morgane. La production décide d’elle-même quand distribuer de l’alcool ou des cigarettes. Les fumeurs sevrés de nicotine sont beaucoup plus à cran, et plus susceptibles de péter un câble.

Dans la Maison des Secrets, il n’y a aucun moyen de s’évader psychologiquement.

Au niveau des besoins élémentaires, c’est la même histoire. Morgane fait état de conditions de vies déplorables: « 30 minutes. C’est tout ce qu’on avait comme eau chaude par jour. Pour 18 candidats au départ, ça ne faisait même pas 2 minutes par personne. On devait se mettre à 4-5 sous le pommeau pour se rincer, certains se jetaient juste dans la piscine le matin pour se rincer, pas très hygiénique. » Mais l’hygiène ou la santé ne sont pas les priorités d’Endemol. Ce que la production veut, c’est du buzz! « On n’avait même pas droit à un apsirateur, sous prétexte que ça gênerait le son des micros. La seule fois où on a pu en utiliser un, c’était pendant le sexy ménage en soubrettes ou en sous-vêtements… Au bout d’un mois, j’avais des plaques sur le corps à cause de l’humidité et de la crasse et j’avais des crises d’éternuements parce qu’on m’avait confisqué mes antihistaminiques. Le médecin me les avait pourtant autorisé. J’ai supplié au confessionnal pour qu’on me les donne mais on ne revenait jamais vers moi, jusqu’au jour où j’y suis allée en pleurant. Oui, j’ai beaucoup pleuré pendant Secret Story.« 

30 minutes. C’est tout ce qu’on avait comme eau chaude par jour. Pour 18 personnes.

Dans la maison, les candidats n’ont aucun moyen de savoir l’heure qu’il est et perdent complètement la notion du temps. Et la tête. « J’ai vu des gens se taper le crâne contre les murs, dormir par terre recroquevillés, commencer à se battre le temps que la sécu intervienne. Un jour, quelqu’un a pris un mug et l’a fracassé sur un autre candidat. Un truc de fou! On a parlé que de ça pendant deux jours, mais la production n’a rien diffusé de l’incident ou de nos discussions parce qu’elle voulait protéger le coupable. Au bout dun moment, la Voix (« arbitre neutre » de l’émission qui donne les directives au candidat, NDLR.) nous a même dit que la tasse n’avait jamais existé…« 

Après l’émission

À une marche de la finale, Morgane est éliminée. L’ex-candidate est encore amère de cette décision et accuse la production d’établir un scénario à l’avance avec les candidats à éliminer (« billet de retour » du candidat réservé plusieurs jours avant l’annonce de son élimination). Surtout, elle se sent trahie par le programme. « On nous donne des missions pour des petites sommes qui ne s’affichent pas dans les cagnottes. Par exemple, faire semblant d’être amoureux de quelqu’un ou draguer une personne qui est en couple. Mais, à la diffusion, on fait croire au spectateur qu’on agit de la sorte naturellement. La production s’en défend, mais ils ont un scénario. Tous les soirs, les candidats doivent passer une interview au confessionnal. Les questions qu’on nous pose ne sont pas anodines… ‘Morgane, tu n’as pas l’impression qu’il y a un complot contre toi? Tu n’as pas envie de te venger?’ J’ai vu des personnes ressortir du confessionnal complètement folles!« 

La prodution monte les candidats les uns contre les autres.

Morgane Enselme n’élude pas non plus la question qui fâche: pourquoi ne pas avoir quitté l’émission plus vite si les conditions étaient horribles à ce point? « Il n’y a pas de panneau « sortie » indiqué. Des vigiles sont postés derrière chaque porte pour empêcher les candidats de s’échapper. Pour sortir, la seule issue est de demander la permission au confessionnal. La production appelle alors les familles pour nous convaincre de rester. Si ça ne fonctionne pas , on nous parle du contrat qu’on a signé et on nous dit que ça nous coûtera de l’argent. » Bonne joueuse, l’ex-candidate admet toutefois avoir retiré du positif de l’expérience. Un peu. « Même si c’était dur, je voulais m’accrocher jusqu’au bout. Pas tellement pour l’argent, mais par solidarité avec les autres candidats auxquels on s’attache et qui deviennent une seconde famille. » 

Invités hier à régir dans Touche pas à mon poste, Benjamin Castaldi (présentateur du show à l’époque) et son directeur ont soigneusement évité d’entrer dans le cœur du sujet (les conditions de vies dans la maison). Ils ont préféré s’étendre sur les règles du jeu similaires, selon eux, à celles qui régissent toutes les téléréalités. L’émission a tiré sa révérence au terme de sa onzième saison diffusée l’an dernier. Mais de nombreux autres ex-candidats pourraient encore, à l’avenir, en révéler de sombres secrets.

Sur le même sujet
Plus d'actualité