Who is America?, le debrief

Hier soir, Be tv présentait le premier épisode de la série d'entretiens dans laquelle Sacha Baron Cohen a piégé des citoyens presque lambda et des personnalités de l'establishment US. Et ça fait mal...

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Dès les bandes-annonces, le message était clair. L’Amérique est un pays de fous où de dangereux extrémistes carrés dans leur costume de créateur se donnent la liberté de proférer des monstruosités et le pouvoir de les envisager sérieusement. C’est aussi un pays où le politiquement correct ou la bêtise (voire les deux en même temps) permet à n’importe qui de dire n’importe quoi sans rencontrer la moindre contestation. Alors d’accord, Sacha Baron Cohen a bien choisi ses interlocteurs. Bien sûr, on ne voit que les meilleurs moments. Et certains de ses « sketches » pourraient peut-être fonctionner ici. Mais à la question Who is America?, la réponse est toujours: un paquet de gens fêlés gouvernés par un nuisible qui doivent donner à leurs compatriotes dotés d’un cerveau sain l’envie d’aller chercher refuge en Antarctique…

La première des sept émissions, diffusée dimanche soir aux Etats-Unis et hier soir sur Be tv, est bâtie comme le seront les suivantes. Quelques séquences indépendantes les unes des autres où l’on voit Sacha Baron Cohen déguisé et grimé en divers personnages. On a découvert Billy Wayne Reddick jr, journaliste citoyen à la tête d’un blog qui promet toutes les vérités, surtout celles qui alimentent la théorie du complot. Erran Morad, « le Terminator des terroristes », un soldat israélien qui ne conçoit la paix qu’avec une arme dans chaque main. Rick Sherman, qui après 21 ans de prison, veut devenir un artiste célèbre. Et le docteur Nira-Cain N’Degeocello, démocrate passionné, très concerné par la théorie du genre, qui rêve de guérir la division entre Américains. Tous sont présents sur les réseaux sociaux et leurs pages valent le détour…

Billy Wayne Reddick jr ouvre le feu lors d’un entretien avec Bernie Sanders (candidat à l’investiture démocrate face à Hillary Clinton en 2016), avec qui il discute économie et Obamacare. Une séquence hilarante dans laquelle le pauvre Sanders tente de parler intelligemment avec un crétin obtus.

La rencontre suivante a lieu dans la maison opulente et encombrée d’un couple de républicains convaincus qui reçoivent le fameux dr Nira-Cain N’Degeocello. Monsieur est un peu coincé, madame a toute la politesse du Sud, au point de reprendre son mari quand il laisse échapper un gloups offusqué. Car Nira-Cain ne les épargne pas.

Face à un couple qui se trouve extrêmement moderne, puisque monsieur fait la lessive et le ménage, l’invité débraillé explique qu’il a bousculé l’ordre établi dans la façon dont ses enfants peuvent uriner (elle debout, lui assis), évoque les règles de sa fille qui doit saigner librement sur une chaise garnie d’un drapeau américain (pour rappeler que le pays s’est forgé dans le sang) et révèle que sa femme l’a trompé avec un dauphin.

Monsieur manque s’étouffer derrière sa serviette blanche et madame se contente d’opiner poliment. Devant cette absence de réaction, Baron Cohen va de plus en plus loin. Par moments c’est très très drôle. Par moments la gêne domine, devant l’incompréhension totale des hôtes et cette délicatesse appuyée qui montre surtout qu’ils n’ont rien compris – le discours de Baron Cohen est truffé d’âneries et de références (évacuées dans les sous-titres français, n’hésitez pas à regarder la V.O. sous-titrée en anglais) qui n’éveillent chez eux ni doute ni réaction.

Plus trash encore, la séquence suivante met face à face une galeriste de Los Angeles et l’ex-détenu qui peint avec de la merde, du sang, du sperme et vient lui présenter son travail. D’une sérénité aérienne, la demoiselle commente, parle de génie, admire le portrait que Sherman a fait d’elle lors d’une pause, sur une inspiration, et, puisqu’il s’est confectionné un pinceau avec les poils publiens de plusieurs artistes, lui en offre obligeamment une touffe qu’elle coupe devant nous. Toute en obligeance et formules alambiquées caricaturales, la galeriste est extraordinaire – l’entretien grotesque, et le téléspectateur ondule entre le fou rire et l’incrédulité.

Mais jusque là on reste dans l’anecdotique, dans le sketch potache, crade et provoc.

On change de ton avec Erran Morad, qui débarque en Amérique pour discuter de ces lois ridicules qui encadrent les armes à feu. Quoi, on veut armer les profs pour se défendre contre les tueries de masse? Mais qu’on arme plutôt les élèves! Il existe chez lui un programme de formation au maniement des flingues pour les enfants de 4 à 11 ans. Il va en parler d’abord avec Philip Van Cleave, président de la Virginia Citizens Defense League, trop heureux de rencontrer enfin quelqu’un qui comprend la vie. Après une longue discussion, Morad l’invite à participer à un sorte de tuto qui explique aux enfants, petite chanson à l’appui, que pour se débarrasser d’un méchant monsieur et le plonger dans une très longue sieste, il suffit d’un Puppy Pistol (pistolet décoré d’un chien en peluche) ou d’une Uzicorn, en forme de licorne pour les filles.

Avec Larry Pratt (à la tête du lobby Gun Owners of America), Erran Morad va jusqu’à évoquer en se tapant les cuisses une occasion où sa femme lui a tiré dessus parce qu’il a voulu la prendre de force en pleine nuit – ce qui n’est pas du viol puisque c’est sa femme… La réflexion de Morad reprend en substance les propos de l’avocat de Donald Trump, Michael Cohen, en 2015, quand le candidat avait été accusé de viol par sa première femme Ivana. Mort de rire, Pratt suggère juste de ne pas garder cette phrase dans la vidéo envoyée à Washington.

Dûment introduit dans le milieu pro-gun, Erran Morad va convaincre des députés, sénateurs, lobbyistes d’intervenir dans sa vidéo, y compris en lisant au prompteur un texte ahurissant qui prouve par Y + Z que les enfants de trois ans sont beaucoup plus réactifs pour tirer et, comme ils ne sont encore atteints ni par d’encombrantes notions de bien et de mal, ni par l’homosexualité (sic), ils peuvent tuer sans état d’âme, en bons petits soldats. Et le message se termine sur un vigoureux « Happy shooting, kids! »

Quand l’émission se termine, on n’a plus trop envie de rire. Même enrobée d’humour, une telle violence fait mal au bide. Aux Etats-Unis, les critiques sont d’ailleurs mitigées. Parce que l’émission compte des moments caca-prout qui n’amusent pas tout le monde. Parce que le mélange provoc potache et vitriol politique – assumé – est déstabilisant. Et parce que, comme d’habitude, à force de pousser les interlocuteurs au bout de leur délire, Baron Cohen profère et les laisse proférer des horreurs condamnables. Si ce n’est qu’ici elles vont encore plus loin que dans ses shows précédents.

Pour l’instant, à l’exception bruyante de Sarah Palin, les intervenants eux-mêmes restent assez discrets. On peut les comprendre. Leurs partisans ne risquent pas de leur tourner le dos, au contraire – on sait à quel point les extrémistes peuvent prendre la défense de ceux qui «disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas». Et leurs adversaires ne devraient pas être vraiment surpris, tout au plus écoeurés, et peut-être amusés du stratagème (tant qu’ils ne sont pas piégés eux-mêmes).

Très très loin de tout ça, ce sont d’abord les téléspectateurs européens qui prennent le choc dans l’estomac, et applaudissent le travail d’un an réalisé par l’humoriste britannique pour obtenir ce concentré explosif. Mais l’Europe n’a guère de poids pour les Etats-Unis, et les Républicains nous considèrent comme une bande de gauchistes velléitaires. Reste à espérer l’indignation du grand public américain, qui peut faire très mal. Si indignation il y a, espérons qu’elle touche les politiciens concernés, pas Sacha Baron Cohen. Tant sur le plan légal que physique, il a pris de sacrés risques, comme la chaîne Showtime qui diffuse Who Is America? Et en douce ou au grand jour, certains feront tout pour lui faire payer son audace.

A voir sur le lundi à 21h50 sur Be 1, le mardi à 20h30 et le jeudi à 20h sur Be Séries, ou sur Be à la demande.

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